Frères humains qui après nous vivez

Pierre Lamy

 20,00

Collection : Auteur : Pages: 256 ISBN: 9782865531691

Description

Un républicain espagnol, un officier polonais, un partisant grec et un juif français liés par une indéfectible amitié survivent à l’enfer des camps d’extermination. Un témoignage exceptionnel et un très grand livre.

Pour un républicain espagnol « libéré » des camps en 1945, pas question de retourner en Catalogne. Franco l’attend pour le fusiller.Pour un officier polonais, pas question de revoir Varsovie. Staline l’attend pour le fusiller.
Un partisan grec sait qu’au pays, les Anglais traquent et tuent les résistants anti-nazis jusqu’au dernier. Le général Scobie l’attend pour le fusiller.
Un juif français, franc-tireur partisan revient en douce France. Le pays pour lequel il s’est battu a aidé à exterminer tous les siens. Peut-on y vivre ?
Ces quatre-là furent soudés par une telle amitié qu’ils survécurent à l’enfer des camps d’extermination de Mauthausen et de Gusen.
Bien plus tard, retrouvailles des quatre en France. L’un d’eux me conduisit vers les trois autres. Ils me demandèrent de raconter leur histoire, sans travestir leurs vérités. J’ai accepté.
Je notais donc les témoignages de ces parias qui portaient en eux bien des aspects inconnus de la seconde Guerre Mondiale.

Informations complémentaires

Poids 0.34 kg
Dimensions 24 x 15.5 x 2.2 cm

Extrait

Donc un après-midi, j’entends des voix claires de garçons. Une chanson de marche bien cadencée. Luis m’a dit : « Voilà les parachutistes. »
La première fois, j’ai vu ça d’en bas. Des détenus, les mains attachées derrière le dos, étaient poussés du bord de la falaise par des gamins vêtus de noir. Avec des cris terribles, les juifs venaient s’écraser soixante mètres plus bas. Les déportés qui travaillaient à Åanc de carrière étaient immobiles, le dos contre la roche, comme des mouches sur du papier collant. Là-haut, des jeunes gars s’approchaient du bord, repéraient trois ou quatre types sur le rocher, et leur balançaient un juif sur la gueule et tout le monde allait se fracasser en bas dans les applaudissements des SS. Beaucoup étaient brisés mais pas morts. Nos sentinelles les achevaient en leur appuyant la botte sur le cou, pour économiser les balles.
Une autre fois, j’ai vu la séance du haut de la falaise de granit. On revenait du camp principal. Ces fumiers nous ont forcé à regarder pour nous terroriser un peu plus, sans doute. Les juifs, une trentaine, secoués de tremblements, étaient rangés en ligne au bord du gouffre. Certains priaient à haute voix. Les Jeunesses hitlériennes sont arrivées chantant et marchant au pas.
« Abteilung, halt ! »
Il y avait une dizaine de Älles, jupe noire, chemise grise, ceinturon et baudrier de cuir. Tous, le poignard au côté. Je suis pas près d’oublier ça.
Les juifs se sont retournés sur le claquement de bottes des jeunes hitlériens. Ils étaient livides, les yeux fous, certains de leur mort horrible. Les gradés SS se pavanaient grotesquement devant eux, faisant tout à coup semblant d’en pousser un et éclatant de rire. Demi-tour à gauche et les jeunes nazis se trouvèrent face à leurs victimes. Certains gosses étaient pâles d’effroi. Les chefs les encouragèrent en aboyant des slogans sur la férocité nécessaire envers les ennemis du Reich.
« Ni pitié, ni remords ! »
Sur ordre, une fille s’avança : une dizaine de garçons, chacun derrière son juif. Tu ne peux pas imaginer le regard rempli de terreur et d’incrédulité de ces prisonniers squelettiques, tondus, sales, sur ces enfants propres et dispos.

« Poussez ! »
Les pyjamas rayés disparaissent du bord du précipice comme escamotés dans une trappe, mais leur longs cris disent la hauteur de la chute. Certains enfants se bouchent les oreilles.
Il y avait un gamin de douze ans peut-être, qui s’était dégonflé. Il avait regardé le pantin efflanqué qui pleurait devant lui, le petit s’était détourné, il avait vomi. Une gifle du chef l’avait envoyé valdinguer. Puis, au garde-à-vous, ravalant ses larmes et sa morve, il s’était fait engueuler :
« Tu as l’honneur d’être sélectionné pour exécuter les ordres du Führer, tu dois le mériter. »
Pris par la main, il revint au « parachutiste » et à deux, ils lui firent faire son vol plané.
Bravo, tapes dans le dos.
Encore deux fois dix. De presque jeunes hommes s’approchaient du bord, repéraient des détenus plus bas, ramenaient leur bonhomme au dessus et le lâchaient en se penchant pour voir s’ils avaient fait mouche. Si oui, ils se félicitaient. Le petit gars qui avait dégobillé, il avait ton âge, mon vieux. Il doit avoir des souvenirs dans sa villa d’Ibiza.
Restaient les filles. Il n’y avait plus de projectiles. Les chefs leur ont demandé de choisir parmi nous. Je reverrai toujours celle qui est venue vers moi. Blonde, les yeux clairs, la belle aryenne aux seins pointus, partagés par le baudrier :
« Toi. »
Luis a dit au SS :
« Il n’est pas juif. Il est tailleur de pierre. Lancez-en un autre. »
Curieusement, l’autre con a obéi. C‘est le gars à côté de moi qu’on a désigné. à toute vitesse, il m’a dit :
« Si tu t’en sors, va voir ma famille, à Tilly, au-dessus de Vernon. Je m’appelle Armand Petitpas. Regarde, je vais lui baiser la gueule à cette pute. »
Ils sont allés se placer au bord du gouffre, une fille derrière chacun. Ils se sont fait face. La fille souriait. Elle s’est jetée sur lui. Vif, il s’est écarté. Elle a plongé dans le vide en hurlant. Armand a gueulé :
« Pauvres cons ! »
Et il a sauté comme un plongeur. Intelligent le gars. Nous, on a cru qu’on allait tous y passer, en représailles. Et ben non, ils étaient emmerdés, ça faisait plaisir à voir. En ramenant la petite Autrichienne disloquée, ça allait chier pour son matricule, au Sharführer18. Moi, tous mes muscles tressautaient, pas moyen d’arrêter.