L’Âge du rôle

précédé de Éloge de l'âge

Plage de prix : 10.00 € à 20.00 €

Collection : Auteur : Pages: 256 ISBN: 9782865533855

Description

Christian Combaz, 72 ans, vit dans un village du sud de la France depuis sa jeunesse, malgré des études à Paris, une carrière littéraire assez prospère de romancier, un parcours de chroniqueur-éditorialiste, et de nombreux séjours à l’étranger.

Habitué des plateaux-télé jusqu’en 2015, il s’y est toujours distingué, dans la lignée de ses éditoriaux du Figaro, par une résistance farouche mais souriante aux niaiseries américaines, préférant les gens droits aux gens retors et la France de Giono à celle d’Ardisson.

À la chute du mur de Berlin, il a séjourné longtemps en Hongrie, il a appris le russe, langue dans laquelle il est d’ailleurs traduit, et il a beaucoup écrit contre l’occupation culturelle atlantiste, ce qui lui vaut de compter aujourd’hui parmi les voix dissidentes les plus écoutées du pays.

Quarante ans après le succès d’Eloge de l’âge (que l’on trouvera ici en première partie), Christian Combaz revient sur le thème de la vieillesse, car il y a du nouveau dans le sordide : la promotion législative, voire constitutionnelle, de l’euthanasie est l’aboutissement d’un processus qu’il redoutait dans les années 80 et qui révèle désormais la laideur du projet transhumaniste : piétiner la réserve et la pudeur de l’enfance à travers le sexe en maternelle, nier le détachement de la vieillesse à travers les implants et le botox, c’est essayer de fabriquer une humanité qui ressemblera aux robots qu’elle fabrique et dont on arrachera la batterie pour l’envoyer au cimetière. L’auteur se souvient d’un vieux psychiatre juif de Miami, lecteur de La Montagne magique de Thomas Mann, qui lui avait fait une curieuse prophétie négligée dans le premier livre mais relatée dans la présente édition : « Ici même, ils voleront le sang des enfants pour le faire boire à ceux qui ne veulent pas vieillir. »

Fidèle à sa manière, Combaz convoque ici quelques personnages pittoresques du même genre et notamment une infirmière à qui la direction de son hôpital a formellement interdit de relater les apparitions sur le lit des mourants.

Introduction

 

Introduction

 

Il y a quelques années, j’ai réalisé un reportage et conçu un article pour le compte d’un magazine parisien sur le thème de la nouvelle retraite. En termes de métier, on appelle cela un sujet-société. Il s’agit d’habiller d’actualité une question vieille comme le monde. Elle en redevient, du même coup, digne d’étude. Par exemple, la misère, la violence, la mort sont des thèmes qui naguère relevaient de la philosophie et regardaient à peu près chacun d’entre nous. Désormais, c’est de la sociopolitique, de la psychosociologie, etc. Pour évoquer ces choses-là, il faut un colloque, des débats, des rapports. Il faut, en somme, avoir l’autorité du spécialiste. Cela permet de dresser un bilan et de proposer des mesures.

Prenons la mort : l’un de ses noms les plus communs est désormais le cancer. Or, le cancer présente un avantage : il relève de la médecine et de l’hygiène sociale. Grâce à lui, la mort devient un problème de société. On peut donc la traiter par la prévention.

Ainsi de la vieillesse. La prévention de ce mal funeste passe d’abord par le vocabulaire. Le mot de vieillesse connaît, dans les sociétés développées, une foule de substituts. On parle volontiers de senescence, afin de montrer qu’il s’agit, avant tout, d’une affaire de cellules, et que la science nous viendra tôt ou tard en aide pour réparer ce qui se déglingue. Contre le fait lui-même, on se défend, pour l’heure, avec les moyens du bord : le golf, le tennis, les voyages, les conférences sur le Tibet, les salles de gymnastique et la danse acrobatique sont parmi les conquêtes des nouveaux vieux.

Curieuse race, en vérité. Mon enquête m’a mené en Floride où la concentration de ces gens-là permet d’anticiper un peu sur l’avenir du phénomène en Europe. Un ami m’accompagnait. Je l’appellerai Victor. Il avait soixante et onze ans, j’en avais vingt-cinq. On trouvera singulier que, si jeune, je prétende avoir eu ce vieillard pour ami. Les lecteurs de mes livres en seront moins étonnés. La fréquentation des gens âgés, hommes ou femmes, m’a toujours paru de loin préférable à la compagnie de mes contemporains. Je ne vais pas évoquer ici l’origine obscure de cette préférence dont je n’ai jamais fait mystère. Nul doute qu’une morbide fascination devant la vieillesse m’a inspiré les réflexions qui forment la matière de ce livre. Néanmoins, je ne crois pas qu’il y ait de bonnes ou de mauvaises façons de connaître un sujet. On le connaît ou non, voilà tout. Et on le connaît mieux si on l’aime.

Donc, j’aimais Victor, bien qu’il fût septuagénaire et passablement tête de mule. Il enseignait l’histoire. Il était de taille et de corpulence moyennes, toujours vêtu d’un pantalon gris, d’une veste bleue et d’un gilet marron. Ses cravates remontaient à l’époque du twist et du plan Marshall. Il n’y avait rien de très singulier dans son apparence en dehors de son visage; et son visage, encore, était d’une singularité commune : il portait une petite moustache et son nez lui donnait un air d’épervier.

Nous nous étions rencontrés au comptoir d’un café, à Paris, près de la Sorbonne. «Je voudrais téléphoner», répétait-il à la caissière, mais personne ne l’écoutait. De temps à autre, il se tournait vers moi pour me prendre à témoin de son impuissance. Quand il a disparu vers l’arrière-salle où se trouvait la cabine, il m’a prié de veiller sur ses affaires. Sur le dossier du dessus on pouvait lire : Université de Paris.

Au retour, il m’a surpris en flagrant délit de curiosité. La sienne s’en est trouvée piquée à mon sujet. Il m’a invité à déjeuner.

Pendant près d’un an, j’ai débarqué chez cet homme à tout propos et à n’importe quelle heure. Nous étions voisins. Il travaillait sur un livre dont j’ai oublié le titre et se couchait très tard. Il aimait le latin, connaissait la littérature allemande et chaque jour, au réveil, vêtu de sa seule veste de pyjama, il jouait Bach sur un orgue électrique.

Son seul repas quotidien, il le prenait dans un modeste restaurant, au coin de sa rue. Quelques paquets de cigarettes, un peu de whisky, des livres : voilà tous ses besoins. L’argent ne lui manquait pas. Son salaire de professeur était élevé. Il vivait dans un immeuble cossu. Son appartement, vaste, ressemblait pourtant à un taudis.

Tel était Victor.