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Rome, du libéralisme au socialisme

Philippe Fabry

 8,90 15,00

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Collection : Auteur : Pages: 160 ISBN: 9782865532490

Description du produit

Rome a commencé son histoire comme les États-Unis d’Amérique, devenus l’hyperpuissance hégémonique mondiale en moins d’un siècle, et s’est effondrée de la même façon que l’URSS.

Philippe Fabry retrace sur plusieurs siècles l’évolution des mentalités romaines. Il montre que le passage d’une pratique libérale aux origines de la République à un socialisme totalitaire sous l’Empire est la clef permettant de résoudre une des grandes énigmes de l’Histoire : la chute de Rome. Son étude brillante unifie toutes les explications proposées à cette catastrophe géopolitique. Elle souligne la « cause des causes » que suggéra Montesquieu : la liberté perdue.

Au-delà de son intérêt pour qui aime comprendre le pourquoi de l’Histoire, cet essai original est l’occasion d’entamer une réflexion sur le monde contemporain et sur l’évolution politique, économique et sociale des États-Unis, qui semblent suivre la voie de la Rome antique. Ces derniers sortiront-ils vainqueurs du grand bouleversement du monde contemporain, ou connaîtront-ils la décadence et la destruction ?

Extrait

Gibbon’s problem et question de Polybe

Au IIe siècle avant Jésus-Christ, le grec Polybe essayait de répondre à la grande énigme historique de l’époque : comment Rome s’était-elle si vite rendue maîtresse de l’univers ? [1] Deux mille ans plus tard, l’anglais Edward Gibbon s’interrogeait, à l’inverse, sur les causes de son déclin et de sa chute[2].

De nombreuses théories ont été produites pour tenter d’expliquer cette catastrophe géopolitique. Chaque auteur s’attachant au sujet ou presque a proposé sa vision de la grande cause de la chute de l’Empire romain.

La réponse de Gibbon est bien connue : la perte de la vertu civique des Romains, n’ayant plus envie de défendre leur empire, et notamment amollis par le christianisme et son détachement des espoirs terrestres.

Bien d’autres réponses ont été proposées. Certaines avancent un élément précis censé bouleverser un équilibre, comme une supériorité technologique des barbares brisant la supériorité séculaire du système militaire romain. D’autres dessinent un schéma qui est finalement plus descriptif qu’explicatif : l’instabilité politique affaiblissant l’Empire et favorisant les invasions des barbares, dont le pillage faisait baisser les revenus et les taxes, rendant plus difficile la défense et facilitant d’autres raids barbares, etc. ; le tout formant un cercle vicieux, mais sans que la cause du cercle vicieux lui-même ne soit élucidée. D’autres encore pensent que l’Empire ne s’est pas effondré mais s’est seulement transformé. Pour certains la chute n’était pas inéluctable, pour d’autres elle l’était.

Pour un historien aussi informé sur cette époque que Paul Veyne, il n’y a tout simplement pas de grande cause de la chute de Rome, ce fut un accident, provoqué par une conjonction de facteurs multiples et non nécessaires.

Dans ses – pas assez ? – fameuses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Montesquieu posait une thèse originale et unifiée pour expliquer l’ascension et la chute de la puissance romaine : la liberté perdue. Curieusement, cette thèse n’est guère mentionnée de nos jours quand il s’agit de s’interroger sur les causes de la chute de l’Empire romain. Le grand public, tout au moins, ne la connaît pas. Si l’on recherche sur sa référence en ligne, l’encyclopédie Wikipedia, version anglaise ou française, l’article Déclin de l’Empire romain d’Occident (ou Decline of the Roman Empire), on constatera qu’il ne mentionne pas la thèse du Français. Thèse oubliée qui avait le mérite, avec une seule grande idée, d’expliquer toute l’histoire romaine. Thèse à laquelle il a probablement manqué une réactualisation après trois siècles de travaux d’érudition historique et archéologique, mais aussi de pensée économique, sociale et politique. Thèse sans laquelle, il faut bien le dire, l’histoire de Rome paraît un mystère insondable[3].

Comment s’expliquer que devenue maîtresse du monde, Rome ait été laminée par des épreuves qui, subies de la même façon dans les premiers siècles de son existence, n’interrompirent que très temporairement sa marche vers la domination mondiale ?

En 390 av. J.-C. Rome, cité parmi tant d’autres, fut mise à sac par les Gaulois de Brennos, et cinquante ans plus tard triomphait une première fois des Samnites, première étape de sa route vers la conquête de l’Italie. Mais en 410 de notre ère, Rome, maîtresse du monde, à nouveau mise à sac par Alaric, fut incapable de réagir et cinquante ans plus tard tout son empire lui avait échappé.

En 216 avant Jésus-Christ Rome, maîtresse de la seule Italie, est écrasée à Cannes par Hannibal, perdant au total environ soixante-cinq mille hommes, tués ou prisonniers. Quinze ans plus tard, les forces romaines reconstituées triomphent à Zama, sur le territoire même de Carthage, et remportent la guerre la plus décisive de l’histoire de Rome. Mais en 378 Rome, maîtresse du monde, écrasée à Andrinople par les Goths, perdant quarante mille hommes, se trouve incapable de renouveler ses effectifs et laisse les barbares Wisigoths pratiquement libres de se promener dans l’Empire et de le piller, jusqu’à ce qu’ils arrivassent, précisément, à Rome une trentaine d’années plus tard.

Comment expliquer cela ?

Depuis Montesquieu, le problème romain n’est généralement pas repris depuis le début et dans son ensemble. Est-ce dû à l’ombre gigantesque de Gibbon qui rédigea son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain en retraçant l’histoire romaine depuis Trajan jusqu’à l’effondrement de l’empire ? L’œuvre était si monumentale que la question qu’elle posait n’a finalement pas été abordée en d’autres termes : beaucoup ont tenté de répondre – ou d’expliquer pourquoi on ne pouvait pas répondre – à la question qu’avait posée Gibbon sans jamais se demander vraiment si elle était bien posée. Or c’est une question tronquée : comment savoir pourquoi l’Empire s’est effondré si l’on n’a pas au préalable déterminé comment il est apparu ?

Pour répondre à Gibbon, il faut d’abord répondre à Polybe.

Nous voulons ici répondre à l’un et à l’autre. Avec un avantage décisif sur eux, et même sur Montesquieu, c’est que nous sommes né plus tard, beaucoup plus tard, et que nous avons, au XXe siècle, assisté à deux évènements extraordinaires et reflétant de manière frappante à la fois l’ascension fulgurante de Rome et l’écroulement de l’Empire romain. Ce sont ces évènements qui nous donneront l’hypothèse de travail que nous nous proposerons ensuite de vérifier en passant à son crible l’histoire romaine.

De quels évènements parlons-nous ? De l’établissement de l’hégémonie mondiale des Etats-Unis d’Amérique et de l’effondrement de l’Empire soviétique. Ces grands phénomènes géopolitiques, les plus grands du siècle passé, ont été étudiés comme tels et sont largement expliqués. Et l’explication est d’autant plus évidente que les deux phénomènes ne sont pas strictement séparés, mais concomitants et même  coordonnés : c’est le modèle américain de capitalisme libéral et d’état de droit[4] qui a triomphé, et le modèle soviétique de socialisme et d’état policier qui a échoué. On ne songerait sérieusement à dire aujourd’hui que l’hégémonie américaine est un hasard, et encore moins que l’effondrement de l’Empire soviétique est un accident.

Comment la cité de Rome, qui avait commencé sa carrière comme les Etats-Unis d’Amérique, a-t-elle pu finir comme l’URSS ? C’est cela, la bonne question. En raisonnant par équivalence et en remplaçant les termes par ce qu’ils recouvrent, on obtient la question suivante : comment Rome a-t-elle pu commencer sa carrière comme une puissance libérale respectant l’état de droit et a-t-elle pu finir comme une puissance socialiste et policière ?

On nous objectera que les termes sont anachroniques. Ils sont bien entendu à comprendre « toutes proportions gardées ». On pourra leur préférer les termes de « proto-libéralisme » ou de « proto-socialisme », puisqu’il s’agissait de comportements non théorisés, de faits empiriques, et non de constructivismes, de mise en œuvre d’une idéologie. Mais le fait non formulé, non théorisé, n’en correspond pas moins à une réalité qui n’attend pas la théorisation ; celle-ci vient seulement l’éclairer et l’expliquer rétroactivement. Précisons que le présent essai a été rédigé avec l’esprit d’un historien, mais aussi d’un juriste. Les deux approches sont différentes. Le travail de l’historien est de mettre à jour les réalités d’une époque, ses schémas, de les détailler et les comprendre aux mieux. Le juriste, à l’inverse, est enclin à recherche la manifestation d’invariants, à catégoriser les faits en les rattachant à des modèles abstraits : la propriété, la succession, le contrat… Pour les purs historiens, tout est sui generis ; cette vision des choses n’est ni inutile, ni fausse : aucune société n’est la reproduction intégrale d’une autre, et la chronologie s’impose pour savoir qu’est-ce qui influence quoi. Néanmoins cette approche a des limites évidentes du point de vue de l’analyse : pour caractériser, par exemple, un système politique, le pur historien sera souvent réduit à le décrire dans le détail, car toute schématisation, par définition, écarte des éléments de spécificité que la discipline historique tend à considérer tous comme également cruciaux. Quand l’historien cherchera plutôt à déterminer les particularités, pour une époque, un lieu, une culture, de l’expression d’un invariant, le juriste cherchera à montrer en quoi, malgré les singularités du cas d’espèce, on peut l’analyser, le caractériser en fonction de catégories établies par ailleurs et facilitant le raisonnement en faisant le tri entre les éléments pertinents, déterminants, et les éléments non pertinents. Un historien-juriste peut difficilement se réclamer d’un nominalisme historique refusant l’attribution à un comportement d’un qualificatif donné au motif que ce qualificatif n’aurait pas été formulé à l’époque où le comportement est observé. Appeler par des termes recouvrant des réalités modernes des faits passés n’est nullement un anachronisme dans la mesure où l’on se montre capable de démontrer que les éléments de définition pertinent se retrouvent dans les deux situations évoquées ; on met alors seulement en lumière l’existence d’un invariant, l’un de ces concepts permanents que la philosophie aristotélicienne nomme les universaux. L’objet peut-être le plus fondamental du présent essai, c’est précisément de démontrer la présence de certains universaux : le libéralisme, le capitalisme, le socialisme collectiviste, dans l’histoire romaine antique.

Comment entendons-nous ces termes de libéralisme et de socialisme ? L’approche selon nous la plus pertinente est celle de Friedrich Hayek[5] : le libéralisme est une pratique qui se fonde sur les individus et leurs droits inaliénables (individualisme), produisant un ordre spontané, juste puisque résultant de l’action et de la responsabilité individuelles, par le libre jeu du marché et de la liberté individuelle, et dans lequel l’Etat se limite à ses fonctions régaliennes de maintien de l’ordre, de défense de la cité et de juge en dernier recours (quand l’arbitrage est impossible)[6].  A l’inverse le socialisme est la pratique se fondant sur la société considérée comme un tout (holisme) et s’exprimant à travers l’Etat[7] qui doit non seulement assurer les fonctions régaliennes mais, pour instaurer une justice sociale, organiser la société, régenter l’économie, dicter la production, distribuer la richesse, remplacer les choix individuels par des décisions administratives de planification (quel travail faire, quand, où, que faire de son revenu…). On comprend ici que répondent à la définition du socialisme le marxisme-léninisme aussi bien que le fascisme et le national-socialisme ou la social-démocratie ; il n’est entre ces conceptions, pour ce qui est des éléments que nous avons décrit, qu’une question de degré. Il n’est bien sûr pas question d’amalgamer ici tout socialiste au nazisme ; le nazisme est un cas particulier de socialisme, comme le carré est un cas particulier de quadrilatère. Idem pour le marxisme-léninisme et la social-démocratie : le socialisme est leur plus grand dénominateur commun. C’est en effet tout l’intérêt de la définition de Hayek que de synthétiser une définition du socialisme qui s’applique à toutes ses formes d’expression.

Si libéralisme et socialisme sont opposés par nature, il n’empêche qu’ils sont les deux extrémités d’un même continuum allant du pouvoir total de l’individu sur lui-même, que l’on appelle aussi la liberté, vers le pouvoir total de l’Etat sur l’individu, que l’on peut bien appeler la servitude. Si l’on veut une image mentale, songeons à une frise avec d’un côté un modèle d’ordre purement spontané, de totale liberté individuelle, de droit de propriété absolue et d’absence de tout pouvoir étatique, c’est-à-dire d’anarchie (qui n’est pas synonyme de chaos) ; on désigne ce système théorique par le terme d’anarcho-capitalisme. A l’autre bout, on trouverait un modèle d’organisation pure, une absence totale de liberté individuelle, un droit de propriété inexistant et un Etat totalitaire pleinement réalisé. Entre les deux, un mélange de liberté et de présence étatique, dans lequel on passe par l’Etat minimal (« gendarme »), puis l’Etat interventionniste, etc. Ce qui explique que l’on puisse trouver des socialistes attachés à une certaine liberté individuelle : ce sont des socialistes moins proches de l’extrémité totalitaire de la frise que les autres ; inversement les libéraux favorables à des politiques sociales étatiques, impliquant par nature des servitudes grevant le droit de propriété, au premier rang desquelles l’impôt, seront moins proches de l’extrémité anarchiste. L’intérêt des définitions d’Hayek concernant le libéralisme et le socialisme, en définitive, est précisément d’être toutes deux du même auteur, e donc de présenter une cohérence, de dessiner ce continuum sur lequel, en étudiant une situation donnée, on peut placer le curseur. Ce qui est fort utile lorsqu’il s’agit d’étudier l’évolution d’une société, en l’occurrence la société romaine, du voisinage d’une extrémité vers l’autre.

Pour résumer, et pour ce qui est des principes de base,  le libéralisme est le primat de la liberté individuelle, le socialisme celui de l’organisation collective. C’est ainsi que nous entendrons ces termes tout au long de notre démonstration ; nous écartons les acceptions téléologiques qui font du socialisme la recherche d’un monde parfait et d’un homme nouveau, car il s’agit là d’idéologie dont l’influence réelle est difficile à mesurer exactement dans les politiques publiques romaines. Si nous avons choisi l’approche hayekienne, c’est justement parce que, basée sur les pratiques, elle est applicable aux faits historiques romains dont nous avons connaissance. Ce que nous disons et voulons montrer, c’est que les pratiques romaines successives en matière politique, sociale et économique, alors principalement intuitives et empiriques, correspondent à celles qu’aujourd’hui mettent en œuvre des hommes animés par telle ou telle idéologie, à la doctrine solidement développée. Cela n’empêcha cependant pas, nous le verrons, l’émergence d’idéologies souvent a posteriori, justifiant l’attitude du pouvoir et l’accompagnant, mais parfois aussi accentuant son évolution empirique.

Rome est née comme une puissance libérale et c’est comme telle qu’elle est devenue suffisamment forte et séduisante pour faire accepter son hégémonie sur le monde antique ; elle s’est ensuite transformée en puissance socialiste qui a fini par imploser, par s’effondrer sous son propre poids. L’idée de liberté, Montesquieu l’avait senti, est donc centrale. L’évolution d’un modèle à l’autre a été longue et parfois chaotique, mais elle explique toute l’histoire de Rome, résout le double mystère de l’ascension et de la chute de l’Empire romain.

Nous voulons démontrer la pertinence de cette explication en retraçant, surtout en ses lignes de forces, cette histoire de Rome du libéralisme au socialisme. Avant de commencer, précisons encore que nous ne prétendons bien sûr pas clore le débat, mais espérons au contraire l’ouvrir sur d’autres perspectives en proposant un nouveau point de vue global sur l’aventure romaine.

 

[1] Dans ses Histoires, consacrées à la recherche des causes de la supériorité romaine.

[2] Decline and Fall of the Roman Empire, 1776-1788.

[3] Le libéral Mikhaïl I. Rostovtzeff a, dans son imposante Histoire économique et sociale de l’empire romain, Paris, 1988 (traduction de l’édition originale d’Oxford, 1926), expliqué par la disparition de la liberté économique et l’instauration d’un « socialisme d’Etat » semblable à celui de l’URSS le déclin de Rome et l’effondrement de l’Empire. Son analyse est cependant limitée par la marque du traumatisme de la Révolution bolchévique : il date ainsi, comme Gibbon, le déclin du IIIe siècle, où il lui semble voir une révolution sociale semblable à celle de 1917, alors qu’il commença bien avant.

[4] Nous écrivons « état de droit » et non « Etat de droit » car nous voulons évoquer le modèle de la Rule of Law telle qu’elle découle des écrits de Locke et des penseurs libéraux, présentant le gouvernement de la loi comme garantie de la liberté et de l’isonomie, et non le Rechtsstaat kelsénien dans lequel le pouvoir de l’Etat est censé être limité par la hiérarchie des normes, conception positiviste qui fait de l’Etat, non de l’individu, l’entité de référence.

 

[5] Friedrich Von Hayek, La Route de la Servitude, 1941.

[6] Le libéralisme n’implique pas nécessairement la démocratie, mais seulement l’état de droit. On lui associe généralement la démocratie parce qu’elle est jugée plus apte à maintenir l’état de droit et plus en phase avec l’idée de liberté individuelle, la démocratie étant une sorte de consentement au gouvernement ; mais un gouvernement qui se bornerait à l’exercice des fonctions régaliennes, bien que non élu, pourrait théoriquement être à la tête d’une entité politique (pays, cité…) tout à fait libérale, puisqu’il ne pourrait pas être arbitraire, en tant qu’il respecterait le droit.

[7] Le socialisme est donc un étatisme mais ne s’y résume pas : l’étatisme peut être mercantiliste, comme il le fut notamment sous l’Ancien Régime : son but n’est alors nullement de réorganiser la société mais seulement de favoriser la puissance de l’Etat par rapport à ses voisins.

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Gibbon’s problem et question de Polybe Au IIe siècle avant Jésus-Christ, le grec Polybe essayait de répondre à la grande énigme historique de l’époque : comment Rome s’était-elle si vite rendue maîtresse de l’univers ? [1] Deux mille ans plus tard, l’anglais Edward Gibbon s’interrogeait, à l’inverse, sur les causes de son déclin et de sa chute[2]. De nombreuses théories ont été produites pour tenter d’expliquer cette catastrophe géopolitique. Chaque auteur s’attachant au sujet ou presque a proposé sa vision de la grande cause de la chute de l’Empire romain. La réponse de Gibbon est bien connue : la perte de la vertu civique des Romains, n’ayant plus envie de défendre leur empire, et notamment amollis par le christianisme et son détachement des espoirs terrestres. Bien d’autres réponses ont été proposées. Certaines avancent un élément précis censé bouleverser un équilibre, comme une supériorité technologique des barbares brisant la supériorité séculaire du système militaire romain. D’autres dessinent un schéma qui est finalement plus descriptif qu’explicatif : l’instabilité politique affaiblissant l’Empire et favorisant les invasions des barbares, dont le pillage faisait baisser les revenus et les taxes, rendant plus difficile la défense et facilitant d’autres raids barbares, etc. ; le tout formant un cercle vicieux, mais sans que la cause du cercle vicieux lui-même ne soit élucidée. D’autres encore pensent que l’Empire ne s’est pas effondré mais s’est seulement transformé. Pour certains la chute n’était pas inéluctable, pour d’autres elle l’était. Pour un historien aussi informé sur cette époque que Paul Veyne, il n’y a tout simplement pas de grande cause de la chute de Rome, ce fut un accident, provoqué par une conjonction de facteurs multiples et non nécessaires. Dans ses – pas assez ? – fameuses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Montesquieu posait une thèse originale et unifiée pour expliquer l’ascension et la chute de la puissance romaine : la liberté perdue. Curieusement, cette thèse n’est guère mentionnée de nos jours quand il s’agit de s’interroger sur les causes de la chute de l’Empire romain. Le grand public, tout au moins, ne la connaît pas. Si l’on recherche sur sa référence en ligne, l’encyclopédie Wikipedia, version anglaise ou française, l’article Déclin de l’Empire romain d’Occident (ou Decline of the Roman Empire), on constatera qu’il ne mentionne pas la thèse du Français. Thèse oubliée qui avait le mérite, avec une seule grande idée, d’expliquer toute l’histoire romaine. Thèse à laquelle il a probablement manqué une réactualisation après trois siècles de travaux d’érudition historique et archéologique, mais aussi de pensée économique, sociale et politique. Thèse sans laquelle, il faut bien le dire, l’histoire de Rome paraît un mystère insondable[3]. Comment s’expliquer que devenue maîtresse du monde, Rome ait été laminée par des épreuves qui, subies de la même façon dans les premiers siècles de son existence, n’interrompirent que très temporairement sa marche vers la domination mondiale ? En 390 av. J.-C. Rome, cité parmi tant d’autres, fut mise à sac par les Gaulois de Brennos, et cinquante ans plus tard triomphait une première fois des Samnites, première étape de sa route vers la conquête de l’Italie. Mais en 410 de notre ère, Rome, maîtresse du monde, à nouveau mise à sac par Alaric, fut incapable de réagir et cinquante ans plus tard tout son empire lui avait échappé. En 216 avant Jésus-Christ Rome, maîtresse de la seule Italie, est écrasée à Cannes par Hannibal, perdant au total environ soixante-cinq mille hommes, tués ou prisonniers. Quinze ans plus tard, les forces romaines reconstituées triomphent à Zama, sur le territoire même de Carthage, et remportent la guerre la plus décisive de l’histoire de Rome. Mais en 378 Rome, maîtresse du monde, écrasée à Andrinople par les Goths, perdant quarante mille hommes, se trouve incapable de renouveler ses effectifs et laisse les barbares Wisigoths pratiquement libres de se promener dans l’Empire et de le piller, jusqu’à ce qu’ils arrivassent, précisément, à Rome une trentaine d’années plus tard. Comment expliquer cela ? Depuis Montesquieu, le problème romain n’est généralement pas repris depuis le début et dans son ensemble. Est-ce dû à l’ombre gigantesque de Gibbon qui rédigea son Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain en retraçant l’histoire romaine depuis Trajan jusqu’à l’effondrement de l’empire ? L’œuvre était si monumentale que la question qu’elle posait n’a finalement pas été abordée en d’autres termes : beaucoup ont tenté de répondre – ou d’expliquer pourquoi on ne pouvait pas répondre – à la question qu’avait posée Gibbon sans jamais se demander vraiment si elle était bien posée. Or c’est une question tronquée : comment savoir pourquoi l’Empire s’est effondré si l’on n’a pas au préalable déterminé comment il est apparu ? Pour répondre à Gibbon, il faut d’abord répondre à Polybe. Nous voulons ici répondre à l’un et à l’autre. Avec un avantage décisif sur eux, et même sur Montesquieu, c’est que nous sommes né plus tard, beaucoup plus tard, et que nous avons, au XXe siècle, assisté à deux évènements extraordinaires et reflétant de manière frappante à la fois l’ascension fulgurante de Rome et l’écroulement de l’Empire romain. Ce sont ces évènements qui nous donneront l’hypothèse de travail que nous nous proposerons ensuite de vérifier en passant à son crible l’histoire romaine. De quels évènements parlons-nous ? De l’établissement de l’hégémonie mondiale des Etats-Unis d’Amérique et de l’effondrement de l’Empire soviétique. Ces grands phénomènes géopolitiques, les plus grands du siècle passé, ont été étudiés comme tels et sont largement expliqués. Et l’explication est d’autant plus évidente que les deux phénomènes ne sont pas strictement séparés, mais concomitants et même  coordonnés : c’est le modèle américain de capitalisme libéral et d’état de droit[4] qui a triomphé, et le modèle soviétique de socialisme et d’état policier qui a échoué. On ne songerait sérieusement à dire aujourd’hui que l’hégémonie américaine est un hasard, et encore moins que l’effondrement de l’Empire soviétique est un accident. Comment la cité de Rome, qui avait commencé sa carrière comme les Etats-Unis d’Amérique, a-t-elle pu finir comme l’URSS ? C’est cela, la bonne question. En raisonnant par équivalence et en remplaçant les termes par ce qu’ils recouvrent, on obtient la question suivante : comment Rome a-t-elle pu commencer sa carrière comme une puissance libérale respectant l’état de droit et a-t-elle pu finir comme une puissance socialiste et policière ? On nous objectera que les termes sont anachroniques. Ils sont bien entendu à comprendre « toutes proportions gardées ». On pourra leur préférer les termes de « proto-libéralisme » ou de « proto-socialisme », puisqu’il s’agissait de comportements non théorisés, de faits empiriques, et non de constructivismes, de mise en œuvre d’une idéologie. Mais le fait non formulé, non théorisé, n’en correspond pas moins à une réalité qui n’attend pas la théorisation ; celle-ci vient seulement l’éclairer et l’expliquer rétroactivement. Précisons que le présent essai a été rédigé avec l’esprit d’un historien, mais aussi d’un juriste. Les deux approches sont différentes. Le travail de l’historien est de mettre à jour les réalités d’une époque, ses schémas, de les détailler et les comprendre aux mieux. Le juriste, à l’inverse, est enclin à recherche la manifestation d’invariants, à catégoriser les faits en les rattachant à des modèles abstraits : la propriété, la succession, le contrat… Pour les purs historiens, tout est sui generis ; cette vision des choses n’est ni inutile, ni fausse : aucune société n’est la reproduction intégrale d’une autre, et la chronologie s’impose pour savoir qu’est-ce qui influence quoi. Néanmoins cette approche a des limites évidentes du point de vue de l’analyse : pour caractériser, par exemple, un système politique, le pur historien sera souvent réduit à le décrire dans le détail, car toute schématisation, par définition, écarte des éléments de spécificité que la discipline historique tend à considérer tous comme également cruciaux. Quand l’historien cherchera plutôt à déterminer les particularités, pour une époque, un lieu, une culture, de l’expression d’un invariant, le juriste cherchera à montrer en quoi, malgré les singularités du cas d’espèce, on peut l’analyser, le caractériser en fonction de catégories établies par ailleurs et facilitant le raisonnement en faisant le tri entre les éléments pertinents, déterminants, et les éléments non pertinents. Un historien-juriste peut difficilement se réclamer d’un nominalisme historique refusant l’attribution à un comportement d’un qualificatif donné au motif que ce qualificatif n’aurait pas été formulé à l’époque où le comportement est observé. Appeler par des termes recouvrant des réalités modernes des faits passés n’est nullement un anachronisme dans la mesure où l’on se montre capable de démontrer que les éléments de définition pertinent se retrouvent dans les deux situations évoquées ; on met alors seulement en lumière l’existence d’un invariant, l’un de ces concepts permanents que la philosophie aristotélicienne nomme les universaux. L’objet peut-être le plus fondamental du présent essai, c’est précisément de démontrer la présence de certains universaux : le libéralisme, le capitalisme, le socialisme collectiviste, dans l’histoire romaine antique. Comment entendons-nous ces termes de libéralisme et de socialisme ? L’approche selon nous la plus pertinente est celle de Friedrich Hayek[5] : le libéralisme est une pratique qui se fonde sur les individus et leurs droits inaliénables (individualisme), produisant un ordre spontané, juste puisque résultant de l’action et de la responsabilité individuelles, par le libre jeu du marché et de la liberté individuelle, et dans lequel l’Etat se limite à ses fonctions régaliennes de maintien de l’ordre, de défense de la cité et de juge en dernier recours (quand l’arbitrage est impossible)[6].  A l’inverse le socialisme est la pratique se fondant sur la société considérée comme un tout (holisme) et s’exprimant à travers l’Etat[7] qui doit non seulement assurer les fonctions régaliennes mais, pour instaurer une justice sociale, organiser la société, régenter l’économie, dicter la production, distribuer la richesse, remplacer les choix individuels par des décisions administratives de planification (quel travail faire, quand, où, que faire de son revenu…). On comprend ici que répondent à la définition du socialisme le marxisme-léninisme aussi bien que le fascisme et le national-socialisme ou la social-démocratie ; il n’est entre ces conceptions, pour ce qui est des éléments que nous avons décrit, qu’une question de degré. Il n’est bien sûr pas question d’amalgamer ici tout socialiste au nazisme ; le nazisme est un cas particulier de socialisme, comme le carré est un cas particulier de quadrilatère. Idem pour le marxisme-léninisme et la social-démocratie : le socialisme est leur plus grand dénominateur commun. C’est en effet tout l’intérêt de la définition de Hayek que de synthétiser une définition du socialisme qui s’applique à toutes ses formes d’expression. Si libéralisme et socialisme sont opposés par nature, il n’empêche qu’ils sont les deux extrémités d’un même continuum allant du pouvoir total de l’individu sur lui-même, que l’on appelle aussi la liberté, vers le pouvoir total de l’Etat sur l’individu, que l’on peut bien appeler la servitude. Si l’on veut une image mentale, songeons à une frise avec d’un côté un modèle d’ordre purement spontané, de totale liberté individuelle, de droit de propriété absolue et d’absence de tout pouvoir étatique, c’est-à-dire d’anarchie (qui n’est pas synonyme de chaos) ; on désigne ce système théorique par le terme d’anarcho-capitalisme. A l’autre bout, on trouverait un modèle d’organisation pure, une absence totale de liberté individuelle, un droit de propriété inexistant et un Etat totalitaire pleinement réalisé. Entre les deux, un mélange de liberté et de présence étatique, dans lequel on passe par l’Etat minimal (« gendarme »), puis l’Etat interventionniste, etc. Ce qui explique que l’on puisse trouver des socialistes attachés à une certaine liberté individuelle : ce sont des socialistes moins proches de l’extrémité totalitaire de la frise que les autres ; inversement les libéraux favorables à des politiques sociales étatiques, impliquant par nature des servitudes grevant le droit de propriété, au premier rang desquelles l’impôt, seront moins proches de l’extrémité anarchiste. L’intérêt des définitions d’Hayek concernant le libéralisme et le socialisme, en définitive, est précisément d’être toutes deux du même auteur, e donc de présenter une cohérence, de dessiner ce continuum sur lequel, en étudiant une situation donnée, on peut placer le curseur. Ce qui est fort utile lorsqu’il s’agit d’étudier l’évolution d’une société, en l’occurrence la société romaine, du voisinage d’une extrémité vers l’autre. Pour résumer, et pour ce qui est des principes de base,  le libéralisme est le primat de la liberté individuelle, le socialisme celui de l’organisation collective. C’est ainsi que nous entendrons ces termes tout au long de notre démonstration ; nous écartons les acceptions téléologiques qui font du socialisme la recherche d’un monde parfait et d’un homme nouveau, car il s’agit là d’idéologie dont l’influence réelle est difficile à mesurer exactement dans les politiques publiques romaines. Si nous avons choisi l’approche hayekienne, c’est justement parce que, basée sur les pratiques, elle est applicable aux faits historiques romains dont nous avons connaissance. Ce que nous disons et voulons montrer, c’est que les pratiques romaines successives en matière politique, sociale et économique, alors principalement intuitives et empiriques, correspondent à celles qu’aujourd’hui mettent en œuvre des hommes animés par telle ou telle idéologie, à la doctrine solidement développée. Cela n’empêcha cependant pas, nous le verrons, l’émergence d’idéologies souvent a posteriori, justifiant l’attitude du pouvoir et l’accompagnant, mais parfois aussi accentuant son évolution empirique. Rome est née comme une puissance libérale et c’est comme telle qu’elle est devenue suffisamment forte et séduisante pour faire accepter son hégémonie sur le monde antique ; elle s’est ensuite transformée en puissance socialiste qui a fini par imploser, par s’effondrer sous son propre poids. L’idée de liberté, Montesquieu l’avait senti, est donc centrale. L’évolution d’un modèle à l’autre a été longue et parfois chaotique, mais elle explique toute l’histoire de Rome, résout le double mystère de l’ascension et de la chute de l’Empire romain. Nous voulons démontrer la pertinence de cette explication en retraçant, surtout en ses lignes de forces, cette histoire de Rome du libéralisme au socialisme. Avant de commencer, précisons encore que nous ne prétendons bien sûr pas clore le débat, mais espérons au contraire l’ouvrir sur d’autres perspectives en proposant un nouveau point de vue global sur l’aventure romaine.   [1] Dans ses Histoires, consacrées à la recherche des causes de la supériorité romaine. [2] Decline and Fall of the Roman Empire, 1776-1788. [3] Le libéral Mikhaïl I. Rostovtzeff a, dans son imposante Histoire économique et sociale de l’empire romain, Paris, 1988 (traduction de l’édition originale d’Oxford, 1926), expliqué par la disparition de la liberté économique et l’instauration d’un « socialisme d’Etat » semblable à celui de l’URSS le déclin de Rome et l’effondrement de l’Empire. Son analyse est cependant limitée par la marque du traumatisme de la Révolution bolchévique : il date ainsi, comme Gibbon, le déclin du IIIe siècle, où il lui semble voir une révolution sociale semblable à celle de 1917, alors qu’il commença bien avant. [4] Nous écrivons « état de droit » et non « Etat de droit » car nous voulons évoquer le modèle de la Rule of Law telle qu’elle découle des écrits de Locke et des penseurs libéraux, présentant le gouvernement de la loi comme garantie de la liberté et de l’isonomie, et non le Rechtsstaat kelsénien dans lequel le pouvoir de l’Etat est censé être limité par la hiérarchie des normes, conception positiviste qui fait de l’Etat, non de l’individu, l’entité de référence.   [5] Friedrich Von Hayek, La Route de la Servitude, 1941. [6] Le libéralisme n’implique pas nécessairement la démocratie, mais seulement l’état de droit. On lui associe généralement la démocratie parce qu’elle est jugée plus apte à maintenir l’état de droit et plus en phase avec l’idée de liberté individuelle, la démocratie étant une sorte de consentement au gouvernement ; mais un gouvernement qui se bornerait à l’exercice des fonctions régaliennes, bien que non élu, pourrait théoriquement être à la tête d’une entité politique (pays, cité…) tout à fait libérale, puisqu’il ne pourrait pas être arbitraire, en tant qu’il respecterait le droit. [7] Le socialisme est donc un étatisme mais ne s’y résume pas : l’étatisme peut être mercantiliste, comme il le fut notamment sous l’Ancien Régime : son but n’est alors nullement de réorganiser la société mais seulement de favoriser la puissance de l’Etat par rapport à ses voisins.

La presse en parle

Revue de presse du livre Rome, du libéralisme au socialisme par le journal Les 4 Vérités Hebdo, 16 mai 2014

Revue de presse du livre Rome, du libéralisme au socialisme par le journal Valeurs Actuelles, 5 juin 2014

Revue de presse du livre Rome, du libéralisme au socialisme par le journal Contrepoints, 8 juillet 2014