Il a fallu que Léon XIV appelle à la paix en Iran pour que Donald Trump, le 12 avril, s’en prenne à lui sur les réseaux sociaux en le qualifiant de « faible » face à la criminalité et de « terrible » en politique internationale. On passera outre sur le fait lamentable qu’un président américain communique sans fard ses humeurs sur les réseaux sociaux. Hélas, le vice-président JD Vance s’est cru obligé de défendre son patron et il l’a fait avec une insigne maladresse en évoquant la longue tradition catholique de la « guerre juste », et en intimant au pape « de faire attention quand il parle de sujets de théologie » pour finalement l’exhorter à « s’en tenir aux questions morales ». L’outrecuidance du jeune converti est d’autant plus mal venue que ses arguments tombent à plat. S’il est une personne qui a la grâce d’état pour aborder les questions théologiques, c’est bien le pape, c’est même là son rôle essentiel d’enseignement. Quant à la volonté de le cantonner à la morale, elle révèle, chez un catholique, une inquiétante lacune de formation élémentaire.
En effet, ce propos suppose une séparation étanche entre le politique et la morale, laquelle ne regarderait que la sphère privée. C’est une vision moderne étrangère à la tradition classique héritée d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin qui fait de la politique le service du bien commun – la notion de bien relevant de la morale. La politique, dans cette tradition qui est celle de l’Église, est une science morale, au sens où son objet est soumis à la loi naturelle. L’Église n’a donc pas à faire de politique, en tant qu’elle est un art qui relève de la vertu de prudence, à savoir intervenir dans le choix concret des moyens pour servir au mieux le bien commun, mais elle est dans son rôle pour « porter un jugement moral, même en des matières qui touchent le domaine politique, quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes l’exigent » (1).
La guerre, sujet éminemment moral
Or, s’il est un sujet politique qui engage la morale au premier chef, c’est bien la guerre, étant donné les souffrances qu’elle provoque, les ravages et les désastres qu’elle occasionne. C’est pourquoi l’Église s’est penchée très tôt sur la question pour établir, après saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, les critères de la « guerre juste » basés sur « le droit de légitime défense » : il faut que« le dommage infligé par l’agresseur… soit durable, grave et certain » ; que tous les moyens d’éviter la guerre soient épuisés ; « que soient réunies les conditions sérieuses de succès » ; que la riposte soit proportionnée et n’entraîne pas une situation pire qu’avant (2).
Si le Catéchisme de l’Église catholique précise bien que « l’appréciation de ces conditions de légitimité morale appartient au jugement prudentiel de ceux qui ont la charge du bien commun », on voit mal comment le vice-président américain pourrait s’appuyer sur ce concept de « guerre juste » pour légitimer l’intervention militaire de son pays. Certes, l’Iran des mollahs doté de l’arme nucléaire est un danger et l’on comprend que ce soit une menace existentielle pour Israël. Certes, beaucoup se sont réjouis de l’élimination d’Ali Khamenei et ont espéré la chute de ce régime inique. Cela pouvait peut-être justifier une brève opération militaire. Mais certainement pas d’incessants bombardements tuant forcément de nombreux civils dont on parle peu, et ce d’autant plus que l’objectif annoncé de faire chuter le régime tyrannique des mollahs – souhaitable évidemment – n’a pas été atteint. À l’arrivée, c’est le peuple iranien que l’on était censé aider qui est la première victime de ce conflit : il est encore plus appauvri et subit une effroyable dictature, revancharde et renforcée par la guerre. Outre que celle-ci ruine un peu plus l’image des États-Unis gouvernés par un homme imprévisible et narcissique, elle aggrave l’instabilité du Proche-Orient et génère une grave crise économique. « Le monde de Trump, écrit Pierre Lellouche, n’est rien d’autre qu’un état de jungle soumis à la loi du plus fort et aux foucades de son chef » (3).
Les désastres américains
Ce désastre américain n’est pas le premier et l’on se demande comment les dirigeants de ce grand pays parviennent à ne tirer aucune leçon de l’histoire récente. Les guerres menées par les États-Unis, notamment en Afghanistan de 2001 à 2021 et en Irak en 2003, ont créé des situations à l’arrivée bien pires que celles qui prévalaient auparavant. Le Proche-Orient ne s’est jamais remis de l’absurde invasion de l’Irak qui a créé un chaos régional explosif et contribué à développer le terrorisme islamique.
Même si nous avons des intérêts parfois divergents, les États-Unis demeurent un pays proche, nous partageons avec ce grand peuple bien des valeurs qui proviennent d’ailleurs historiquement de la culture chrétienne européenne. Mais depuis la Seconde Guerre mondiale, excepté la parenthèse gaulliste, la France et l’Europe n’ont que trop accepté une situation de vassalisation en confiant sa sécurité à l’allié américain ou en s’alignant plus que de raison. Si la présidence de Trump conduisait à une réelle émancipation de cette tutelle, il nous aurait rendu un grand service.
Christophe Geffroy
