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Aider les pauvres ? ou les dominer ?

par Éric Verhaeghe

Fondateur du Courrier des Stratèges.

Et si la question elle-même était piégée ? Aider les pauvres ne se discute pas — la fraternité n’est pas une option, c’est une vertu. La vraie question est celle qu’un jeune magistrat de trente ans nommé Alexis de Tocqueville posait dès 1835 : à partir de quel seuil l’aide cesse-t-elle d’émanciper pour commencer à assigner ? Et qui le décide à notre place ?

Il existe, dans certains départements de l’Ouest de la France, des dossiers cartonnés que des conseillers du RSA tiennent encore à jour à la main, malgré l’informatisation générale et les recommandations bruxelloises. Quand on demande à ces conseillers pourquoi ils refusent de tout dématérialiser, ils répondent avec un sourire embarrassé que les bénéficiaires qu’ils suivent depuis dix ans ont besoin d’un objet physique qui les rattache à un être humain. Une chemise verte. Une étiquette à leur nom. Une signature manuscrite. Faute de quoi le rendez-vous trimestriel devient une transaction administrative, et la transaction administrative, à la longue, ne soigne personne.

Je tiens ce détail d’un conseiller que j’ai rencontré l’an dernier dans une de ces administrations sociales. Il ne m’a rien dit de scandaleux. Il m’a seulement raconté qu’au bout de dix ans, il était devenu, pour certains de ses bénéficiaires, à peu près la seule personne qui les voyait à intervalles réguliers. La famille s’était éloignée ; les voisins ne se parlaient plus ; la paroisse — quand il y en avait eu une — avait fermé. L’État social s’était mis à occuper, par défaut, des fonctions humaines qu’aucune machine ne sait remplir et qu’aucune politique publique n’avait jamais entendu remplir au départ.

La question — aider les pauvres, est-ce les avachir ? — est posée tous les six mois dans les colonnes des hebdomadaires français, et tous les six mois on y répond mal, parce qu’on y répond trop vite. La gauche, par tropisme casanier, conclut qu’il faut aider sans condition. La droite, par tropisme inverse, conclut qu’il faut conditionner ou supprimer. Les deux se trompent ensemble, et de la même façon — en réduisant la question à un curseur que l’on déplacerait d’un cran à droite ou d’un cran à gauche. La question vraie est ailleurs. Elle est de savoir si une société libre peut indéfiniment déléguer à l’État ce qu’elle ne sait plus faire entre voisins, en famille, en paroisse, en associations.

Ce que Tocqueville voyait en 1835

Il faut, à le bien regarder, relire le Mémoire sur le paupérisme qu’Alexis de Tocqueville a rédigé pour l’Académie de Cherbourg, à trente ans, après son voyage d’Angleterre. Le texte est court — soixante pages — et il dit l’essentiel de ce qu’on n’a pas voulu entendre depuis. Tocqueville part d’un paradoxe qui l’a frappé en traversant la Manche : les nations les plus riches d’Europe sont aussi celles qui comptent, en proportion, le plus grand nombre de pauvres officiellement assistés. « On dirait que les nations en se développant deviennent plus malheureuses », écrit-il, « et que la perfection sociale a pour rançon une part nouvelle de misère ».

D’où vient le paradoxe ? De ce que la richesse a inventé, en se développant, une catégorie qui n’existait pas auparavant : le besoin permanent. Dans les sociétés anciennes, la pauvreté était un accident — la maladie, la veuvage, la mauvaise récolte ; la communauté locale absorbait. Dans la société moderne, la pauvreté devient un état stable, une condition que l’on entre et dont on ne sort plus parce que la machine sociale ne sait plus comment en sortir. Et Tocqueville d’observer, presque sans appuyer, que la loi sur les pauvres anglaise de 1601 — la Poor Law — qui était censée résoudre le problème, l’avait sociologiquement aggravé : l’assistance légale, garantie de droit, fixait dans l’assistance une population qui, autrement, aurait cherché à en sortir.

L’argument tocquevillien est subtil et il faut le manier sans le caricaturer. Tocqueville n’écrit pas qu’il faut supprimer l’aide. Il écrit que l’aide de droit, l’aide automatique, l’aide anonyme — c’est-à-dire l’aide qui ne passe plus par le visage de l’autre, par le regard de l’autre, par le lien réel — produit mécaniquement de la dépendance. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a, dans le rapport au guichet, aucune obligation morale réciproque. Le bénéficiaire n’a rien à donner en retour ; le contribuable n’a rien à donner en personne. La fraternité s’évapore dans l’abstraction du dispositif. On dirait que la pitié elle-même est passée à la machine, écrira plus tard, dans un autre registre, Charles Péguy.

Ce qu’on voit, et ce qu’on ne voit pas

Frédéric Bastiat a livré la grille d’analyse qui rend le mécanisme intelligible. Dans son texte de 1850 — Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas — il oppose les conséquences visibles d’une politique publique et les conséquences invisibles qu’elle produit. Appliquons-la à l’aide sociale française contemporaine.

Ce qu’on voit. Trois millions d’allocataires du RSA, qui reçoivent chaque mois un montant garanti par l’État ; sept millions de Français maintenus, par l’effet de ces transferts, au-dessus du seuil de pauvreté ; des familles qui mangent, qui se logent, qui scolarisent leurs enfants malgré l’absence d’emploi ou la précarité de l’emploi. Tout cela est bien réel. Tout cela mérite, j’en conviens, qu’on le regarde sans cynisme. Une société qui laisserait des enfants mourir de faim au coin de la rue ne serait pas une société libre — elle serait une société barbare. Personne, parmi les libertariens français sérieux, ne propose un retour à la barbarie. Que l’on s’entende sur ce point dès maintenant.

Ce qu’on ne voit pas. D’abord, l’autonomie qui ne s’est pas construite — la confiance en soi, l’expérience du marché, la

 

formation par l’échec, la fierté de l’effort, tout ce que les sociologues appellent désormais le capital d’agentivité et dont les enquêtes longitudinales montrent qu’il s’effondre dans les populations longuement assistées. Ensuite, les liens intermédiaires qui ne se sont pas formés — la communauté de quartier, la paroisse, l’association d’entraide, la famille étendue, la voisine qui apportait la soupe, le contremaître qui apprenait le métier. Quand l’État prend tout en charge, ces liens cessent d’avoir une utilité visible ; et ce qui n’a plus d’utilité visible meurt. Enfin, la dignité abîmée — celle qu’on ressent quand on reçoit sans avoir à rendre, et qui, à la longue, devient une habitude amère.

Charles Murray, dans Losing Ground paru en 1984, a documenté l’effet pour les États-Unis sur la période 1965-1980. Les enquêtes françaises de la DREES, depuis trente ans, le confirment dans un autre cadre culturel. Les chiffres ne sont pas honteux. Ils sont tristes — au sens où Saint-Just employait ce mot quand il disait que « les institutions tristes nous mènent à la révolution sans avoir entendu l’homme ». Je suppose qu’il faut être un peu impudent pour le rappeler.

Une histoire française

Il y a, dans cette dérive, quelque chose de très français — et qui n’est pas nouveau. Sous l’Ancien Régime, les bureaux de bienfaisance des paroisses et des hôpitaux généraux assuraient une charité de proximité, qui n’était pas exempte de défauts mais qui passait par le visage. La Révolution a confisqué les biens d’Église ; les Conventionnels ont voulu, dans un même geste, dissoudre les corporations et les confréries — « il n’y aura plus, sur le sol de la République, que les citoyens et l’État », disait Le Chapelier en 1791. Le mot a été retenu. Il a fait son chemin.

Au XIXᵉ siècle, la France de Louis-Philippe, puis de la Troisième République naissante, a hésité — entre charité catholique, mutualisme ouvrier, sociétés de secours mutuels, premières lois sociales. Pendant trois quarts de siècle, le tissu intermédiaire a tenu, péniblement, à travers les paroisses, les patronages, les caisses de grève, les loges, les conscrits. C’est l’État social d’après 1945, avec sa cohérence administrative et sa générosité macroscopique, qui a fini par évincer ce qui restait. À chaque extension du périmètre étatique — les minima sociaux des années 80, les politiques de la ville des années 90, le RSA des années 2000 — quelques associations supplémentaires fermaient parce que leur fonction avait été reprise. Personne ne le remarquait. Personne ne le remarque toujours.

Il faudrait écrire un jour cette histoire en détail. Comment, en deux siècles, une nation où la solidarité passait par mille canaux concrets a fini par n’avoir plus qu’un canal — le grand canal jacobin de la caisse centrale et du virement automatique — et comment ce grand canal, à force de tout drainer, a fini par assécher tout le reste. La forme a changé. Le fond, à le bien regarder, a beaucoup moins changé qu’on ne l’imagine.

Pendant ce temps

Pendant que la France débattait pour la dixième fois cette année du conditionnement du RSA aux heures de travail, l’INSEE publiait dans la discrétion un chiffre qui mériterait pourtant qu’on s’y arrête. La part des Français déclarant participer à au moins une association une fois par mois est tombée de quarante-trois pour cent en 1982 à dix-neuf pour cent en 2024. Vingt-quatre points perdus en quarante ans. La France des associations — la France de Tocqueville, justement, celui qui voyait dans la libre association la première école de la démocratie — n’existe plus. Elle a été remplacée par une France des cotisations.

Vingt-quatre points, c’est l’effacement, en deux générations, d’un tissu civique qui faisait la fraternité réelle bien avant que l’État ne se charge de la frapper sur les pièces de monnaie. Pendant qu’on argumente sur le point de savoir si le RSA doit être conditionné, le sol même sur lequel le RSA est versé se dérobe. La question n’est plus de savoir ce que l’État doit aux pauvres. C’est de savoir ce qu’il reste à la société, autour de l’État, qui puisse aider — quand, inévitablement, l’État aura cessé de pouvoir le faire seul.

Dernier mot

L’avachissement, dans toute cette affaire, n’est pas du côté qu’on prétend. Il n’est pas du côté des pauvres — qui n’ont rien demandé d’autre que ce qu’on leur a tendu — ni du côté de la solidarité — qui demeure une vertu cardinale et qui n’a pas vocation à disparaître. L’avachissement est du côté d’un peuple entier — riches et pauvres, gauche et droite, croyants et incroyants — qui a accepté, sans bien s’en rendre compte, de déléguer ses fonctions humaines à un dispositif administratif, et qui s’étonne, deux générations plus tard, que ses voisins ne le saluent plus. L’avachissement n’est pas l’affaire des bénéficiaires. C’est l’affaire de la civilisation qui les laisse seuls face au guichet.

J’imagine qu’il existe, dans la jeunesse française, un certain nombre de gens qui sont en train de redécouvrir, presque par accident, ce que faisaient les vieilles associations — voisinage, entraide, garde d’enfants, repas partagés, transmission de métier. Ils ne savent pas toujours qu’ils renouent avec une tradition. Ils savent seulement qu’ils ont froid au cœur dans un monde où l’on ne se reconnaît plus. Ces gens-là, je suppose, sont les vrais lecteurs d’un Courrier comme le nôtre — pas parce qu’on leur livre une doctrine, mais parce qu’on leur dit qu’ils ne sont pas seuls à voir ce qu’ils voient.

Aider les pauvres n’est pas le problème. Le problème est de savoir si nous voulons encore les aider nous-mêmes — c’est-à-dire en personne, par le visage, par la main tendue, par le temps donné — ou si nous voulons continuer à déléguer pour ne plus avoir à les croiser. Tocqueville avait compris cela à trente ans. Nous n’avons toujours pas trouvé le courage de l’admettre à cent quatre-vingt-dix ans de distance. Il serait temps. Avant que la dernière chemise verte ne se ferme.