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Pourquoi l’Europe veut-elle faire la guerre à la Russie ?

Par Bernard Wicht .

L’impertinent

  • 30 août
poutine

© DR/Wikimedia Commons – montage
«[Sa Majesté le Roi des Belges, le Président de la République fédérale d’Allemagne, le Président de la République française, le Président de la République italienne, Son Altesse royale la Grande-Duchesse de Luxembourg, Sa Majesté la Reine des Pays-Bas,]  […] résolus à affermir, par la constitution de cet ensemble de ressources, les sauvegardes de la paix et de la liberté, et appelant les autres peuples de l’Europe qui partagent leur idéal à s’associer à leur effort, …»

Extraits du préambule du Traité de Rome, du 25 mars 1957, instituant la Communauté Economique Européenne (CEE)

La presse mainstream affirme pourtant le contraire: c’est la Russie qui devrait bientôt attaquer l’Europe!

Pourquoi donc renverser la question? Jeffrey Sachs l’explique en grande partie dans sa lettre ouverte au chancelier Merz: le soutien sans condition au régime de Kiev, notamment les frappes dans la profondeur du territoire russe, ainsi que le renoncement explicite à toute démarche diplomatique et à toute recherche de dialogue avec Moscou finiront immanquablement par déboucher sur une guerre avec la Russie. À cela s’ajoute le suicide industriel expressément accepté avec la rupture des approvisionnements énergétiques bon marché de provenance russe.
Autrement dit, nous sommes face à une Europe en «panne d’essence», à la traîne du reste du monde tant scientifiquement que technologiquement (le cas de l’IA est emblématique de cette situation). Une Europe en voie de désindustrialisation, une Europe de bullshit jobs. Une Europe gangrenée par la criminalité, le trafic de drogue et les vagues migratoires. Une Europe sans défense, dont les forces armées sont faméliques et sous-équipées.
Or les dirigeants de cette Europe, plutôt que de se préoccuper de paix et de redémarrage économique, ne parlent que de guerre! Ainsi, après avoir vidé leurs propres arsenaux pour armer l’Ukraine, ils allouent des centaines de milliards d’euros au gouvernement ukrainien. D’autre part, leurs apparitions publiques semblent surtout viser des effets «publicitaires» (sommet du G7, défilé militaire du 14 juillet), un peu à la manière des processions ostentatoires des empereurs romains.

Pourquoi donc les dirigeants européens marchent-ils à ce point sur la tête, pourquoi se désintéressent-ils à ce point de leurs propres concitoyens dont le niveau de vie ne cesse de se dégrader?

Dès lors, il apparaît légitime de se demander: les dirigeants européens veulent-ils faire la guerre à la Russie et, si oui, pourquoi?

Une guerre par procuration

On peut avancer en effet, sans trop de risque de se tromper, que l’Europe (OTAN et UE confondus) mène une guerre par procuration contre la Russie en instrumentalisant, pour ce faire, l’État failli ukrainien. Car, comme l’a démontré le récent limogeage du jeune ministre de la Défense et du commandant en chef de l’armée, l’État ukrainien n’en est matériellement plus un; c’est un système mafieux qui s’accapare les recettes et les financements liés à l’appareil militaro-industriel. En outre, et selon les propres déclarations des médias occidentaux, l’Ukraine s’est vidée de sa population, passant de 51 millions d’habitants au moment de son indépendance, en 1991, à environ 29 millions aujourd’hui. Et, selon ces mêmes sources, ceux qui sont partis ne reviendront sans doute jamais. En d’autres termes, c’est une coquille vide. Une appréciation que partage le spécialiste américain des relations internationales, John Mearsheimer, qui parle d’un État ukrainien «résiduel et dysfonctionnel, dorénavant enclavé par le blocus russe des ports ukrainiens de la mer Noire».

 Dans ces conditions, on est en droit d’avancer que le pays et les habitants qui y vivent encore servent de chair à canon au sinistre projet de Bruxelles (à la fois capitale de l’UE et de l’OTAN). C’est-à-dire la conduite erratique de cette guerre par procuration dont on ne parvient plus à distinguer ni le sens, ni le but.

 Comment en est-on venu là? Comment en est-on arrivé à cette Europe belliqueuse et belliciste alors que la construction européenne est fondée sur un projet de paix, sur le «plus jamais ça» en référence aux deux guerres mondiales et aux autres guerres entre États de la période westphalienne (cf. l’extrait du Préambule du Traité de Rome cité en exergue)? Il importe donc de s’interroger sur la raison profonde de ce revirement et du renoncement à cette vocation foncièrement pacifique. Quel est donc le momentum européen dont nous sommes témoin actuellement?

 La construction de l’État universel

 Pour tenter de le comprendre, il faut une fois encore dépasser les déclarations et les discours sur la démocratie, les droits de l’homme et la défense de la patrie (sic) des différents responsables politiques européens. Que ce soit la commissaire von der Leyen, le président Macron ou le chancelier Merz. Une fois encore, l’histoire du temps long apporte d’importants éléments de compréhension, non pas au niveau événementiel mais bel et bien civilisationnel. En l’occurrence, c’est vers l’historien britannique Arnold Toynbee (1889-1975) qu’il faut tourner notre regard. Rarement cité dans le monde francophone, il fait en revanche référence dans le monde anglo-saxon. Son œuvre porte sur la dynamique et le cycle des civilisations. Elle comprend douze volumes publiés entre 1934 et 1961 sous le titre général de A Study of History. Seul un volume a été traduit en français.

 La particularité des travaux de Toynbee est de nous proposer une véritable grammaire pour appréhender le développement des civilisations, plus particulièrement l’avènement de l’empire qu’il décrit comme la construction de l’État universel[1].

En résumé, il identifie trois phases communes à l’évolution des différentes civilisations. Premièrement, il s’agit de la période d’unité culturelle et de diversité des unités politiques représentant généralement l’âge d’or et d’épanouissement tant scientifique qu’artistique grâce à la compétition entre les États constituant ladite civilisation (miracle grec, Renaissance et Révolution industrielle en Europe). Dans un deuxième temps cependant, la compétition politique s’exacerbe et débouche sur des guerres de plus en plus violentes qui finissent par détruire la dynamique civilisationnelle (guerre du Péloponnèse, fin des Royaumes combattants en Chine, guerres mondiales en Europe). C’est alors qu’intervient la troisième phase. La civilisation détruite par la «grande guerre» ne disparaît pas, elle se mue en un empire (l’État universel) et Toynbee explicite ce processus comme suit: «Cette guerre s’intensifie et devient plus dévastatrice à mesure qu’augmentent les forces de la société. Tôt ou tard se produit une débâcle sociale qui, après une longue période de trouble, est tardivement réparée par l’établissement d’un empire universel.» Il ajoute à ce propos: «Quand le prix de la diversité, quand le coût des batailles et des États batailleurs dépasse un certain seuil, les hommes finissent par acheter la paix au prix de l’indépendance de leurs cités et par se soumettre à l’uniformité d’un empire».

Tout porte donc à supposer que c’est le stade que l’Europe atteint de nos jours suite à la tragédie en trois actes Verdun – Auschwitz – Hiroshima! … et, pour faire court, la guerre en Ukraine aurait précipité l’avènement de l’État universel.

La construction de l’État universel européen

Avec les atermoiements de l’administration Trump et le lâchage progressif de ses alliés occidentaux, l’acharnement belliciste des résidus du conglomérat OTAN-UE s’est exacerbé de manière exponentielle. En suivant la grille de lecture proposée par Toynbee, on peut l’interpréter comme une attitude caractéristique de la construction de l’État universel: la civilisation détruite ne séduit plus, elle contraint.

Toynbee explique que cette construction est l’œuvre de ce qu’il appelle la «minorité dominante». C’est celle-ci qui en est le moteur. Il la définit comme une sorte d’oligarchie supranationale-impériale, détachée des liens nationaux propres aux élites traditionnelles, qui se donne pour mission d’enrayer le processus de désintégration provoqué par la grande guerre destructrice. La minorité dominante n’hésite donc pas à recourir à la force et à la répression pour construire l’imposant appareil bureaucratique et coercitif de l’État universel. Elle ne cherche pas à rallier le consensus, mais vise exclusivement à asseoir son ascendant, à imposer son autorité et à exiger la soumission.

En conséquence, par rapport aux questions que nous nous sommes posées plus haut sur la posture actuelle des dirigeants européens, en particulier leur attitude vis-à-vis de la guerre en Ukraine et l’absence de leur part de toute démarche en vue de la paix ou, à tout le moins, d’un cessez-le-feu durable, cette brève description de l’action de la minorité dominante ne nous fournit-elle pas un premier éclairage? Un début d’explication?

Elle nous aide également à mieux cerner l’abandon par ces mêmes dirigeants des préoccupations quant à l’intérêt général et au bien-être de leur population respective – ceci constituant pourtant le mandat premier de tout gouvernement élu démocratiquement. Or, au contraire, ces gouvernements se lancent à corps perdu dans cette guerre par procuration «au nom de la démocratie» qu’ils s’acharnent cependant à vider systématiquement de sa substance.

À ce stade, on est tenté de conjecturer que la position actuelle de l’Europe n’est pas dictée prioritairement par des considérations géopolitiques et stratégiques, mais que des dynamiques civilisationnelles plus profondes sont à l’œuvre et en façonnent la destinée, qui débouche sur la transformation d’un projet de paix en une machine de guerre censée enrayer un processus de désintégration déjà très avancé.

sic transit gloria mundi.