Conflits
En Afrique du Sud, le racisme ne disparaît pas : il se transforme. Le discours du roi zoulou à Isandlwana a révélé l’existence une xénophobie noire sur noire, nourrie par la crise sociale et les désillusions du rêve post-apartheid, que tente de cacher les tenants du panafricanisme décolonial.
En exigeant le départ des migrants africains lors d’une commémoration historique annuelle, le roi des Zoulous a récemment déclenché une onde de choc bien au-delà de la province sud-africaine du Kwazulu.
Derrière un discours identitaire chargé d’histoire se dessine une réalité plus sombre : celle d’un racisme intra-africain profondément enraciné, nourri par la crise sociale, le chômage de masse et la désillusion post-apartheid, loin d’être un cas unique sur le continent africain.
Kwerekwere » : le mot qui fissure l’Afrique du Sud
Isandlwana n’est pas un simple site commémoratif : c’est un mythe fondateur de l’identité zouloue, un moment où l’Afrique, encore morcelée par les logiques coloniales, inflige une défaite humiliante à l’Empire britannique. Rassemblés sur un colline, 20 000 guerriers du roi Cetshwayo kaMpande fondent sur 2000 soldats britanniques mieux armés. Ce sera une défaite cinglante pour les régiments de sa Gracieuse Majesté et une humiliation que la presse de l’époque tente de cacher tant bien que mal.
Pour les Zoulous, Isandlwana symbolise encore de nos jours l’ultime résistance, la souveraineté, la victoire de l’indigène sur l’envahisseur. En s’exprimant à cet endroit précis, fin janvier 2026, le roi Misuzulu kaZwelithini, 51 ans, savait qu’il activerait une mémoire émotionnelle puissante, profondément ancrée dans l’imaginaire collectif. Mais près de cent cinquante ans plus tard, l’ennemi désigné n’est plus européen. Il est africain, noir, pauvre, migrant. Le glissement est saisissant : la mémoire anticoloniale est retournée contre d’autres Africains.
Le discours du souverain était très attendu, retransmis à la télévision nationale. Cette province, victime de récurrents affrontements politiques, connaît depuis plusieurs mois une montée inquiétante des tensions anti-migrants, nourries par des violences localisées, des « fakes news » et des campagnes militantes agressives. Beaucoup espéraient une parole d’apaisement, venant d’un roi perçu comme une figure morale. L’effet a été inverse et a surpris la presse nationale tant « le royal speech » du monarque de la seconde ethnie d’Afrique du Sud a été d’une rare brutalité et d’une dureté inédite.
Désignés par le terme profondément insultant de « kwerekwere », les migrants ont été sommés par le souverain de quitter le pays, quelles que soient leurs attaches familiales. « Nous devons maintenant nous asseoir et en discuter, car même si le père de mon neveu est un “kwerekwere”, le “kwerekwere” doit partir ; seul l’enfant restera », a déclaré le roi, sous les rires de la foule, avant d’insister : « Nous allons parler aux “kwerekwere” et leur dire de partir. Personne n’est sans foyer. ». Loin d’être une simple invective, le mot « kwerekwere » incarne une déshumanisation linguistique profondément ancrée dans l’imaginaire sud-africain. Il ne renvoie ni à la couleur de peau ni à une altérité raciale classique, mais à une exclusion fondée sur l’origine nationale, l’accent, la précarité. Par ce terme, se dessine une frontière symbolique brutale entre le « vrai Sud-Africain » et « l’Africain de trop ».
L’Afrique du Sud, laboratoire du rejet africain
Ces propos ont immédiatement suscité un malaise profond. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont souligné l’ironie d’un tel discours, rappelant que la mère du roi est originaire swazi, tout comme l’une de ses épouses. Mais au-delà de la personne du souverain, c’est une culture politique de la stigmatisation qui a refait surface.
Depuis la fin de l’apartheid, le débat racial sud-africain s’est largement structuré autour de l’opposition Blancs / Noirs et encore aujourd’hui, il n’est pas un jour sans les tensions raciales ne fassent les principales manchettes des quotidiens nationaux. Or, la réalité contemporaine sud-africaine est plus complexe, loin du sacro-saint manichéisme vendu par les médias européens, tellement plus dérangeante qu’elle est rarement évoquée. Les principales victimes des violences raciales en Afrique du Sud sont aujourd’hui des Noirs africains étrangers, venus des pays voisins. Zimbabwe, Mozambique, Lesotho, Malawi, RDC : ces migrants constituent une main-d’œuvre indispensable dans de nombreux secteurs informels, mais aussi un bouc émissaire idéal dans un pays frappé par une crise sociale chronique.
Les violences xénophobes ne sont pas un phénomène marginal. En 2008, l’Afrique du Sud connaît l’une des pires vagues de violences depuis la fin de l’apartheid : plus de 60 morts, des milliers de déplacés, des quartiers entiers vidés de leurs habitants étrangers. Depuis, les flambées se succèdent presque mécaniquement avec pillages de commerces tenus par des migrants, incendies de logements, lynchages collectifs, expulsions informelles menées par des groupes de quartier. Ces violences ne sont pas spontanées. Elles s’inscrivent dans une culture de la colère sociale, nourrie par le chômage massif — environ 33 % de la population — et par la perception d’un État incapable de tenir ses promesses économiques depuis la fin du régime de ségrégation raciale. Ces dernières années, la xénophobie a franchi une ligne rouge. Les écoles et les hôpitaux, symboles de protection sociale, sont devenus des terrains de confrontation.
À Durban, une école primaire a été prise d’assaut, il y a quelques jours, par des manifestants affirmant que 90 % des élèves étaient des enfants de migrants. L’information était fausse mais dans un pays friand de réseau sociaux, il a fait mouche et s’est rapidement répandu comme une « trainée de mouches sur le dos d’un springbok ». « Cela a mis de nombreuses vies en danger. Affirmer que 90 % des élèves sont des enfants d’immigrés est un mensonge », a dénoncé, agacé, Mlu Mtshali, porte-parole du ministère de l’Éducation du KwaZulu. Les chiffres officiels montrent pourtant que les élèves étrangers représentent seulement 2% des effectifs scolaires nationaux. Mais dans un climat de peur et de désinformation, les faits peinent à résister aux récits émotionnels.
Dans ce contexte, des mouvements qualifiés « d’afrophobique », comme Opération Dudula ou March on March, prospèrent depuis 2021.Patrouilles de quartier, blocages d’hôpitaux, expulsions informelles : ces groupes justifient leurs actions par l’inaction de l’État et la « priorité nationale ». Certains partis politiques, notamment uMkhonto weSizwe (MK), proche de l’ancien Président Jacob Zuma (d’origine zoulou), reconvertis dans le populisme local, ont repris ces thèmes, donnant une respectabilité politique à des discours de rejet.
Le racisme intra-africain, un mal continental
Le rejet des migrants africains en Afrique du Sud n’est ni une anomalie historique ni un phénomène isolé. Il s’inscrit dans une histoire plus large de rivalités intra-africaines, souvent passées sous silence au nom d’un panafricanisme de principe.
En Afrique du Nord, le racisme à l’encontre des Africains subsahariens est documenté de longue date. En Libye, sous le régime de Mouammar Kadhafi, des centaines de milliers de travailleurs africains étaient employés dans des conditions précaires. Après la chute du régime en 2011, nombre d’entre eux ont été assimilés à des mercenaires et ont été victimes de lynchages, de détentions arbitraires et d’expulsions massives quand ils ne sont pas retrouvés sur des marchés aux esclaves. En Algérie et en Tunisie, des campagnes de rafles et de refoulements de migrants noirs ont régulièrement lieu, notamment dans les villes du Sud. En 2023, des expulsions vers les zones désertiques frontalières ont provoqué une vague d’indignation internationale. Ces pratiques s’appuient sur une perception profondément ancrée associant la « noirceur » à l’altérité, voire à l’infériorité sociale, héritée à la fois des traites transsahariennes (esclavage mis en place par les populations arabes) et de constructions identitaires arabo-berbères excluantes.
En Afrique de l’Ouest, le racisme prend souvent la forme d’une xénophobie économique. Au Nigeria, les migrants béninois, ghanéens ou nigériens sont régulièrement accusés de « voler les emplois » ou de déséquilibrer les marchés locaux, voire de diriger des trafics de drogue. En Côte d’Ivoire, le concept « d’ivoirité », apparu dans les années 1990, a servi à exclure politiquement et socialement des millions de ressortissants du Burkina Faso et du Mali, pourtant installés depuis plusieurs générations, accusés de voler le travail et la terre des « vrais ivoriens ».. Cette idéologie identitaire a contribué à la guerre civile de 2002, montrant comment le rejet de « l’ Africain étranger » peut devenir un outil politique majeur. Au Ghana également, des opérations de fermeture de commerces tenus par des Nigérians ou des Burkinabés ont été menées au nom de la protection économique nationale.
Dans la Corne de l’Afrique, le racisme s’entremêle aux fractures ethniques et claniques. En Éthiopie, les tensions entre Amharas, Oromos, Tigréens ou Somaliens ne relèvent pas seulement de rivalités politiques, mais aussi de perceptions historiques de supériorité culturelle. Au Kenya, les Somaliens kényans sont souvent traités comme des étrangers dans leur propre pays, soupçonnés de terrorisme (avec les shebabs islamistes) ou de loyautés transfrontalières. En Ouganda, les populations d’origine rwandaise ou congolaise ont été victimes de discriminations, voire d’expulsions par d’autres ethnies plus nilotiques.
L’Afrique de l’Est comme centrale ne sont pas épargnées par ce type de racisme intra-africain. Le Rwanda et le Burundi ont été marqués par une violent génocide dans les années 1990, largement médiatisé, fruit d’une haine entre Tutsi et Hutus qui se poursuit encore en République démocratique du Congo. En Centrafrique, les Peuls ont été ciblés comme des « étrangers musulmans », victimes de nettoyages ethniques et d’exils forcés. Au Gabon, en Guinée équatoriale ou au Congo-Brazzaville, les migrants africains sont tolérés pour leur utilité économique mais restent exposés à des discriminations et expulsions arbitraires, notamment en période électorale.
Historiquement, ces phénomènes ne sont pas nouveaux. Les sociétés africaines précoloniales connaissaient déjà des formes de hiérarchisation entre groupes dominants et dominés. La colonisation européenne a ensuite figé ces hiérarchies, en institutionnalisant des identités ethniques rigides, utilisées pour gouverner et diviser. Après les indépendances, nombre d’États ont échoué à construire une citoyenneté inclusive, laissant perdurer des conceptions ethno-nationales de l’appartenance. Le Nigeria reste un exemple en soi. Dès le départ des Britanniques en 1960, ce pays au 350 ethnies et aux deux confessions religieuses bascule dans un tourbillon inouï de violence, de massacres ethniques et religieux, confronté à une guerre civile (Biafra). Le racisme intra-africain contemporain est ainsi le produit d’un triple héritage : précolonial, colonial et postcolonial.
Enfin, ce racisme reste largement impensé dans le débat public africain. Le reconnaître serait remettre en cause le récit d’une Afrique uniquement victime du racisme occidental ou mettre à mal les théories distillées par le communautarisme panafricain dont certains leaders africains se gargarisent (comme le sulfureux Kemi Seba, chantre du décolonialisme).
Une monarchie sans pouvoir… mais pas sans influence
Pour le Dr Vusumusi Sibanda, avocat spécialisé en droits humains : « Ces propos [du roi-ndlr] sont regrettables et inquiétants. Ils incitent les citoyens à se faire justice eux-mêmes. Le roi est respecté par beaucoup de gens, y compris des étrangers, et il est censé être ce symbole. ». Même inquiétude chez Lizette Lancaster, de l’Institut d’études de sécurité : « Les propos du roi n’ont fait qu’alimenter le sentiment anti-migrants et doivent être fermement condamnés. ».
Officiellement, le roi zoulou ne détient aucun pouvoir constitutionnel. Mais cette lecture juridique est trompeuse. La monarchie zouloue bénéficie d’un budget public conséquent, contrôle un vaste fonds foncier communautaire (remis en question par l’extrême-gauche sud-africaine qui exige une répartition égale des terres), et s’appuie sur une légitimité culturelle profonde : près d’un Sud-Africain sur cinq est zoulou et revendique son origine ethnique, cultivant une fierté liée à une histoire impériale et expansionniste au cours du XIXe siècle. Sa parole n’est donc jamais neutre.
En soi, le monarque suit également les pas de son père. En 2015, feu le roi Goodwill Zwelithini kaBhekuzulu avait lui-même jeté le feu aux poudres en exigeant des étrangers qu’ils retournent dans leurs pays d’origine, les accusant de profiter de la rente sud-africaine et de ne pas créer d’entreprises profitables à l’Afrique du Sud. Un discours qui avait provoqué un tollé parmi la classe sud-africaine le jugeant « raciste ». En invoquant Isandlwana pour parler des migrants à son tour, le roi Misuzulu a fait plus que raviver une polémique. Il a exposé une faille morale profonde de l’Afrique du Sud contemporaine. Le pays qui se voulait « nation arc-en-ciel » découvre que le racisme n’a pas disparu : il a changé de visage. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les lignes de couleur qui divisent, mais les frontières invisibles entre Africains eux-mêmes.
Dans ce contexte, la xénophobie en Afrique du Sud n’est pas un simple problème de sécurité. Elle est le symptôme d’un échec collectif à transformer la libération politique, la lutte pour l’indépendance en justice sociale, et d’une société qui, faute de réponses économiques, se retourne contre les plus vulnérables — même lorsqu’ils lui ressemblent.
