C’est l’un des plus grands mythes de l’histoire économique : la Grande dépression aurait été réglée par l’intervention publique et le New Deal. Rien n’est plus faux, mais ce mythe sert à justifier toutes les politiques publiques depuis lors. Retour sur l’histoire.
L’histoire est racontée dans tous les lycées et universités. Les États-Unis connaissent une grande dépression en 1929 et, grâce au New Deal et à l’intervention de l’État mise en place par Roosevelt, le pays s’en sort et retrouve la prospérité. Cette histoire relève de la fable, voire du mensonge. C’est exactement l’inverse qui s’est produit : la politique de relance initiée par Hoover et poursuivie par Roosevelt a aggravé la crise. Mais peu importe, depuis un siècle, et alors même que la recherche en histoire économique à démêler le vrai du faux, le mythe continue d’être diffusé.
Retour sur l’histoire et sur la construction d’une fable politique.
La Grande Dépression de 1929 demeure l’un des événements les plus structurants de l’histoire économique contemporaine. Elle constitue encore aujourd’hui le point de référence central de tous les débats sur les crises, la régulation financière et le rôle de l’État dans l’économie. Dans l’interprétation dominante, cette crise serait la conséquence directe des excès du capitalisme libéral, révélés par le krach boursier d’octobre 1929, et corrigés par l’intervention massive de l’État fédéral à travers le New Deal. Rien n’est plus faux. La Grande Dépression n’est pas l’échec du marché, mais celui d’une succession d’erreurs politiques, monétaires, commerciales et réglementaires, qui ont transformé une récession sévère en une dépression longue et destructrice.
Une crise d’une ampleur inédite
Entre 1929 et 1933, l’économie américaine subit un choc sans précédent en temps de paix. Le produit intérieur brut réel recule d’environ 30 %, la production industrielle chute de près de 50 %, et le revenu réel par habitant diminue d’environ 33 %. L’investissement privé s’effondre de près de 90 %, révélant un arrêt brutal de l’accumulation du capital. Le chômage, qui s’élevait à 3,2 % de la population active en 1929, dépasse 25 % en 1933, soit environ 13 millions de chômeurs sur une population de 125 millions d’habitants.
Cette catastrophe tranche avec les crises antérieures. Les États-Unis avaient déjà connu des récessions sévères en 1873, 1893 ou 1907, mais celles-ci avaient été absorbées en deux à quatre ans, grâce à un ajustement relativement rapide des prix, des salaires et de la production. La singularité de la crise des années 1930 ne réside donc pas seulement dans sa violence initiale, mais dans sa durée : il faudra attendre le début des années 1940 pour que le chômage repasse durablement sous la barre des 10 %.
Phase I. L’expansion monétaire des années 1920
L’origine profonde de la Dépression réside dans la politique monétaire menée par la Réserve fédérale après la Première Guerre mondiale. Entre 1921 et 1929, la masse monétaire américaine augmente de plus de 60 %, alors que la production réelle progresse à un rythme bien moindre. Les taux d’intérêt réels sont maintenus artificiellement bas, favorisant une expansion rapide du crédit.
Cette politique alimente un boom économique fragile. La construction résidentielle et les investissements industriels progressent rapidement, tandis que les marchés financiers connaissent une forte hausse. Entre 1921 et 1929, l’indice Dow Jones est multiplié par près de six. Mais cette expansion repose sur des signaux de prix faussés : l’abondance du crédit oriente le capital vers des projets qui ne sont rentables qu’en apparence.
À partir de 1928, la Réserve fédérale change brutalement de cap afin de freiner la spéculation. Les taux sont relevés, la liquidité se contracte et l’économie entre dans une phase de retournement. Entre 1929 et 1933, la masse monétaire diminue d’environ 30 %, provoquant une déflation cumulée proche de 25 %. Les prix agricoles chutent parfois de 40 à 60 %, étranglant des exploitants déjà fortement endettés.
Le krach boursier d’octobre 1929, avec une chute d’environ 40 % du Dow Jones en quelques semaines, apparaît ainsi davantage comme un catalyseur psychologique que comme la cause fondamentale de la crise.
Le rôle central du système bancaire et de la déflation
La contraction monétaire se transmet rapidement à l’économie par le biais du système bancaire. Entre 1930 et 1933, les États-Unis connaissent plusieurs vagues de paniques bancaires. En l’absence d’assurance fédérale des dépôts, les retraits massifs provoquent la faillite d’environ 9 000 banques, soit près d’un tiers du système bancaire américain. Pour des millions de ménages, cela signifie la disparition pure et simple de l’épargne.
La déflation devient alors un puissant amplificateur de la crise. Une baisse générale des prix de 25 % augmente mécaniquement le poids réel des dettes. Les emprunteurs doivent rembourser des montants nominaux inchangés avec des revenus en chute libre. Les faillites se multiplient dans l’agriculture, la construction et l’industrie, tandis que les banques, déjà fragilisées, voient leurs bilans se détériorer encore davantage.
L’effondrement de la bourse n’explique pas, à lui seul, la profondeur de la crise. La détention d’actions reste concentrée, alors que la contraction du crédit, la chute des revenus et la désorganisation bancaire touchent l’ensemble de l’économie. C’est cette dynamique monétaire et financière qui transforme un choc initial en crise systémique.
Phase II. Le protectionnisme aggrave la crise
La récession aurait pu rester sévère mais temporaire si elle n’avait pas été aggravée par des décisions politiques majeures. L’adoption du Smoot-Hawley Tariff Act en 1930 constitue l’une des erreurs les plus coûteuses. Les droits de douane sont relevés sur plus de 20 000 produits, portant le niveau moyen des tarifs à près de 60 %, un record historique.
Les représailles sont immédiates. Le Canada, l’Europe et de nombreux pays latino-américains adoptent des mesures similaires. Entre 1929 et 1933, le commerce mondial chute de 65 % en valeur. Les exportations américaines passent de 5,2 milliards de dollars à 1,7 milliard, frappant durement l’industrie et l’agriculture.
Le revenu agricole chute de près de 60 %, provoquant une vague massive de faillites rurales. Les banques locales, très exposées au crédit agricole, s’effondrent à leur tour, alimentant la spirale de la contraction monétaire. À l’échelle internationale, l’effondrement du commerce contribue à déstabiliser les économies européennes, notamment l’Allemagne de Weimar.
Hoover : l’intervention avant Roosevelt
Contrairement à l’image d’un Herbert Hoover (1929-1933) adepte du laissez-faire, l’intervention publique commence dès les premières années de la crise. Les dépenses fédérales passent de 3,1 % du PIB en 1929 à près de 6 % en 1933. Hoover exerce des pressions directes sur les entreprises afin qu’elles maintiennent les salaires nominaux, malgré l’effondrement des prix et de la demande. Cette rigidité empêche l’ajustement du marché du travail et contribue à l’explosion du chômage.
La Reconstruction Finance Corporation injecte plus de 2 milliards de dollars dans les banques et les grandes entreprises. Sur le plan fiscal, le Revenue Act de 1932 double quasiment l’impôt sur le revenu : le taux marginal supérieur passe de 25 % à 63 %, tandis que de nouvelles taxes frappent les entreprises. En pleine dépression, ces mesures découragent l’investissement privé, qui s’effondre de près de 90 % entre 1929 et 1932.
Phase III. Le New Deal et l’économie administrée
Avec l’élection de Franklin Roosevelt en 1932, l’intervention de l’État change d’échelle. Entre 1933 et 1939, les dépenses fédérales augmentent de plus de 70 %. Le New Deal se traduit par la création de dizaines d’agences fédérales et par une régulation étroite de l’économie.
La National Recovery Administration (NRA) impose des codes industriels fixant prix, salaires et quotas de production. Dans certains secteurs, plus de 500 codes encadrent l’activité. Loin de relancer l’économie, ces mesures rigidifient la production et augmentent les coûts. En 1939, la production industrielle reste encore 25 % inférieure à son niveau de 1929.
Dans l’agriculture, l’Agricultural Adjustment Act conduit à la destruction volontaire de millions d’hectares de cultures et de têtes de bétail afin de soutenir les prix, alors même que des millions d’Américains vivent dans la pauvreté.
Malgré des programmes massifs de travaux publics, le chômage ne descend jamais durablement sous les 15 % durant les années 1930. En 1938, neuf ans après le krach, il dépasse encore 19 %.
Phase IV. Syndicalisation et rechute de 1937
Le Wagner Act de 1935 renforce considérablement le pouvoir des syndicats. Le nombre d’adhérents passe de 3 millions à plus de 10 millions en cinq ans. Les grèves se multiplient, culminant en 1937, année marquée par une nouvelle récession. Cette année-là, le PIB chute d’environ 10 %, la production industrielle recule de 30 %, et le chômage repart à la hausse.
Les connivences, y compris financières, entre les syndicats et les démocrates assurent à ces derniers un large réservoir de voix aux élections, qu’elles soient locales ou nationales. L’État entre dans un socialisme de connivence bien rodé : le gouvernement fait adopter des mesures en faveur des syndicats qui, en retour, s’assurent que leurs membres votent bien pour les candidats du parti. Le clientélisme électoral et l’achat de voix fonctionnent à plein, notamment dans les syndicats liés aux transports.
Cette rechute est la preuve que l’économie américaine n’a jamais retrouvé une dynamique autonome de reprise. L’instabilité réglementaire, la fiscalité lourde et l’hostilité affichée envers les entreprises nourrissent une véritable « grève de l’investissement », empêchant le redémarrage durable de l’activité.
Roosevelt a également conduit une politique de contrôle de la monnaie en cherchant à s’approprier l’or détenu par les particuliers. Par l’Executive Order 6102, il interdit la détention privée d’or monétaire et oblige les citoyens américains à remettre leurs réserves à la Réserve fédérale au prix officiel de 20,67 dollars l’once, sous peine de lourdes sanctions pénales. Quelques mois plus tard, le Gold Reserve Act de 1934 permet à l’État de relever unilatéralement le prix de l’or à 35 dollars l’once, ce qui revient à une dévaluation de près de 41 % du dollar et à un enrichissement de l’État par la spoliation des épargnants.
Cette décision poursuit plusieurs objectifs : accroître mécaniquement la masse monétaire, faire remonter les prix par l’inflation et alléger le poids réel des dettes publiques et privées. Dans les faits, la base monétaire augmente sensiblement entre 1933 et 1936, et les prix cessent effectivement de baisser. Toutefois, cette politique s’accompagne d’une profonde insécurité juridique et monétaire. Les contrats libellés en or sont annulés par la Cour suprême, remettant en cause la stabilité des engagements privés et publics. L’État se réserve désormais le droit de modifier unilatéralement les règles du jeu monétaire.
Cette captation de l’or accroît la déstabilisation économique. L’épargne privée se détourne des placements de long terme, tandis que la confiance dans la monnaie repose désormais sur la seule crédibilité politique de l’exécutif. Cette rupture monétaire ne constitue pas une solution durable à la dépression : elle masque temporairement certains déséquilibres sans restaurer les conditions fondamentales d’une reprise autonome fondée sur l’investissement productif et la stabilité institutionnelle.
La sortie de crise et le mythe de la guerre salvatrice
Contrairement à une idée largement répandue, il est faux que la Seconde Guerre mondiale aurait mis fin à la Dépression par la relance. La mobilisation militaire gonfle artificiellement le PIB, mais la consommation civile est rationnée et le niveau de vie reste contraint. La véritable reprise s’amorce après 1945, lorsque les dépenses publiques chutent de plus de 60 %, que la fiscalité est allégée et que la réglementation est progressivement assouplie.
Conclusion
La Grande Dépression n’est pas la preuve de l’échec du capitalisme, mais celle d’une accumulation d’erreurs politiques. Expansion monétaire excessive suivie d’une contraction brutale, protectionnisme, fiscalité punitive, rigidification du marché du travail et économie administrée ont transformé une récession sévère en catastrophe historique. Démystifier cet épisode n’est pas seulement un exercice historique : c’est aussi une nécessité intellectuelle afin d’éviter que les mêmes erreurs ne soient reproduites face aux crises contemporaines.
Un autre aspect central de la Grande Dépression, souvent négligé dans les récits simplifiés, concerne ses conséquences sociales et budgétaires à moyen terme. Contrairement à l’idée selon laquelle l’intervention publique aurait rapidement stabilisé la société américaine, les années 1930 sont marquées par une dégradation profonde des conditions de vie. Entre 1929 et 1933, les salaires réels chutent d’environ 30 %, tandis que la pauvreté s’étend rapidement. En 1933, près de 40 % des ménages américains connaissent une baisse significative de leurs revenus, et des millions de familles dépendent de l’aide privée ou locale, souvent insuffisante. Les programmes fédéraux de secours, bien que spectaculaires dans leur mise en scène, restent limités au regard de l’ampleur de la crise.
Sur le plan budgétaire, la dépression marque un tournant durable. La dette fédérale américaine, qui représentait environ 16 % du PIB en 1929, atteint près de 45 % du PIB en 1940. Cette hausse reflète à la fois la chute des recettes fiscales et l’augmentation des dépenses publiques. Cette dynamique budgétaire, loin de restaurer la confiance, contribue à entretenir l’incertitude économique. Les entreprises anticipent des hausses d’impôts futures et retardent leurs investissements, tandis que les ménages privilégient l’épargne de précaution.
L’analyse gagne encore en clarté lorsqu’elle est replacée dans une perspective internationale. Les pays qui s’écartent le plus rapidement de l’étalon-or, comme le Royaume-Uni dès 1931, connaissent une reprise plus précoce que ceux qui maintiennent des politiques monétaires et commerciales rigides. En revanche, les pays qui combinent protectionnisme, contrôle des prix et rigidités du marché du travail, comme la France du Front populaire à partir de 1936, connaissent à leur tour une stagnation prolongée. Ces comparaisons renforcent l’idée que la durée de la crise dépend moins du choc initial que des réponses politiques apportées.
Aujourd’hui, la Grande dépression s’inscrit dans un héritage intellectuel et politique. L’épisode devient le fondement d’un récit durable selon lequel toute crise majeure justifierait une extension du rôle de l’État. Cette lecture s’impose dans les manuels, les discours politiques et les institutions internationales, souvent au prix d’une simplification extrême des causes réelles de la crise. Le New Deal de Roosevelt est présenté comme un succès, alors qu’il a lourdement aggravé la crise, et la politique keynésienne de relance comme la solution, alors qu’elle et l’origine du problème. Cette mémoire biaisée constitue un risque en soi : en interprétant la dépression américaine comme une défaillance intrinsèque du marché, on occulte le rôle des politiques publiques qui ont amplifié les déséquilibres et retardé la reprise.
La démystification de la Grande Dépression n’est donc pas seulement un débat historique. Elle éclaire directement les choix contemporains en matière de politique monétaire, de commerce international, de régulation financière et de dépense publique. Comprendre pourquoi la crise des années 1930 a duré plus d’une décennie permet de mieux mesurer les dangers d’une réponse politique mal calibrée face aux chocs économiques majeurs.
Cet article repose en grande partie sur une étude de fond menée par Lawrence Reed intitulée « Les Grands mythes de la Grande dépression » (2007). Vous pouvez retrouver cette étude à cette adresse, avec la bibliographie et un ensemble de ressources complémentaires.
