Conflits
Le discours du chef d’état-major des armées (CEMA) aux maires de France le 19 novembre dernier a suscité une vive polémique. Évoquant la possibilité d’un conflit ouvert avec la Russie, le général d’armée aérienne Fabien Mandon souligne le risque que la nation manque de force d’âme et que le pays « flanche » faute d’être prêt à « accepter de perdre ses enfants ».
Par le Colonel (e.r) François-Régis Legrier
Cette expression, sortie le plus souvent de son contexte, a fait réagir d’un bord à l’autre de l’échiquier politico-médiatique. Curieusement, les premiers concernés, en l’occurrence les maires de France, se sont peu exprimés, signe que sur le moment, cette intervention n’a pas été perçue comme outrageusement scandaleuse.
La polémique étant retombée, il n’est pas inutile de revenir sur un discours ambivalent à plus d’un titre et qui invite à s’interroger sur notre conception de la patrie, notre outil de défense et plus largement les défis géopolitiques auxquels notre pays se trouve confronté et qui ne saurait se résumer au flanc est de l’Europe.
Un discours dans la continuité de son prédécesseur
Comme il est de coutume, le discours du CEMA commence par un tour d’horizon géopolitique : désengagement américain d’Europe, possibilité d’un affrontement États-Unis – Chine à l’horizon 2027, guerre en Europe, déstabilisation en Afrique et au Moyen-Orient sur fond de changement climatique, de crise migratoire et d’expansion du terrorisme.
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L’exposé se conclut par le développement des thématiques classiques qui intéressent directement les élus dans leur relation avec les armées : le rôle-clé des correspondants de défense, les villes de garnison et l’accueil des familles de militaires, les relations avec les régiments et les bases militaires, les facilités pour l’entraînement des forces, la mémoire du monde combattant, etc. Thématiques classiques, mais ô combien nécessaires, car, tous les chefs de corps ou commandants de base peuvent en témoigner, c’est bien dans nos communes et au quotidien, que le lien entre l’armée et la société civile se tisse jour après jour à travers les parrainages, les aides à la reconversion de nos soldats, les cadeaux des enfants des écoles à nos soldats en opération au moment de Noël, les cérémonies patriotiques. Ces sujets peuvent paraître anecdotiques en regard de la géopolitique mondiale. Ils ne le sont pas, car c’est dans le quotidien que se forge la cohésion nationale.
Entre les deux, un long développement sur la menace russe et la façon d’y répondre, qui est en réalité le cœur du message du CEMA… et de la polémique qui a suivi. Selon le général Mandon, cette menace est moins le fait d’un rapport de forces matériel que psychologique, celui de manquer de force d’âme et donc de « flancher » devant la perspective d’un conflit armé.
Rappelons que cette crainte avait déjà été exprimée, par son prédécesseur, le général Burkhard, lors de son audition devant la commission défense de l’Assemblée nationale, le 25 juin dernier : « Nous pouvons construire le modèle d’armée le plus cohérent, le mieux équipé possible, le mieux entraîné, mais si la nation n’est pas consciente de ses responsabilités, de sa force, de ses valeurs, si elle n’est pas soudée par une cohésion nationale, je crains que la bataille ne soit pas livrée, faute de volonté. Cette cohésion est attaquée, notamment dans le champ informationnel, qui est la cible principale de tous nos adversaires¹. »
L’ancien CEMA expliquait que la Russie subissait une « défaite stratégique » sans écarter néanmoins la perspective qu’elle gagne la guerre en raison de sa capacité à tenir cinq minutes de plus. L’actuel CEMA dit peu ou prou la même chose. L’Europe est forte. Plus forte que la Russie sur le plan démographique, économique et industriel, en particulier l’industrie de défense. Mais habituée qu’elle est à vivre en paix, l’Europe risque de ne pas supporter la perspective d’un conflit ouvert avec ce que cela implique : « accepter de perdre ses enfants et de souffrir économiquement » et donc de laisser une nouvelle fois le champ libre à la Russie, déjà persuadée (selon le CEMA) que nous sommes faibles.
L’analyse comparée des deux interventions nous laisse sur un sentiment contradictoire. La Russie est moins forte que nous (Mandon) et elle subit même une défaite stratégique (Burkhard), mais bon, il se pourrait bien qu’elle gagne quand même la guerre, et même qu’elle en déclenche une autre, non pas en raison de la faiblesse de nos moyens militaires, mais d’un supposé manque de cohésion nationale.
Avant de revenir sur ce sujet sensible, arrêtons-nous sur les propos ayant fait l’objet de la polémique.
Retour sur une polémique : faut-il être prêt à sacrifier nos enfants ?
« Il est bon et doux de mourir pour la patrie » : un vieux mensonge² ?
Beaucoup y ont vu, à juste titre, un rappel nécessaire et salutaire de la réalité de la guerre. Effectivement la guerre tue et le métier des armes est dangereux. Les familles ayant perdu un proche dans nos opérations extérieures en savent quelque chose, mais reconnaissons que cette réalité reste assez lointaine chez bon nombre de nos concitoyens et qu’il n’est pas inutile de la rappeler de temps en temps. D’autres y voient la marque d’une culture sacrificielle propre à l’officier français³. Il y a sans doute une part de vérité, mais peu importe, la réalité est la même : des vies humaines sont effectivement mises en danger de mort pour protéger quelque chose qui les dépasse.
Cependant, reconnaissons que la formulation « sacrifier ses enfants » n’est pas complètement anodine. Elle dépasse le simple rappel de la singularité du métier des armes pour renvoyer aussi à notre mémoire nationale et tout spécialement l’hécatombe de la première guerre mondiale. L’employer, c’est immanquablement laisser entrevoir la perspective d’un sacrifice, sinon de masse, du moins sans commune mesure avec ceux que la Nation a jusqu’alors consentis. Cette perspective ouvre d’ailleurs sur un triple paradoxe que nous esquissons brièvement :
Le premier consiste à envisager comme normal et inévitable ce que l’on reproche quotidiennement à l’armée russe : les pertes élevées au combat. Que les Russes y soient moins sensibles que nous, c’est fort possible, mais ces pertes élevées (dans les deux camps) sont d’abord la conséquence de l’évolution de la conflictualité et en particulier de l’emploi massif des drones et du combat à distance.
Deuxièmement, évoquer le sacrifice des enfants dans un pays (et un continent) qui traverse un hiver démographique sans précédent ne peut que provoquer un certain malaise. Soyons prêts à sacrifier l’avenir (nos enfants) pour protéger quoi au juste ? Le présent ? Dit de façon plus crue, il faudrait que notre jeunesse aille mourir dans les pays baltes ou en Finlande pour que les vieux continuent à vivre tranquillement en France.
Troisième paradoxe : qui sont au juste ces « enfants » qu’il faudrait « sacrifier » ? Faute d’envisager le rétablissement d’un service militaire obligatoire, il faut en conclure que ce sont nos 200 000 militaires actuellement en service plus les quelques dizaines de milliers de réservistes. Ceux qui ont fait effectivement le choix de servir la France, de se battre pour défendre ses intérêts et donc de risquer leur vie. D’où viennent-ils ? Pour une grande majorité, des classes moyennes et des classes populaires, voire des milieux défavorisés. Ils viennent pour un grand nombre d’entre eux de nos banlieues et de nos territoires d’outre-mer, car l’armée représente pour eux un escalier social.
Nous ne savons pas s’il est « doux et bon de mourir pour la patrie » comme le prétendait Horace, mais tout le monde sent, même confusément, qu’invoquer la défense de la patrie et déléguer aux classes populaires le soin de se sacrifier est lourd d’équivoques. C’est la raison pour laquelle notre pays ne peut faire l’économie d’une véritable réflexion sur la contribution collective de toutes les composantes de la Nation à l’effort de défense. La récente annonce d’un nouveau service militaire volontaire va dans ce sens, mais reste certainement insuffisante au regard des enjeux.
LE CHEF D’ÉTAT-MAJOR DES ARMÉES FRANÇAISES, FABIEN MANDON, ET LE PRÉSIDENT FRANÇAIS EMMANUEL MACRON LORS D’UN EXERCICE AÉRIEN PRÈS DE LA BASE DU 5E RÉGIMENT DE CUIRASSIERS À ZAYED MILITARY CITY, LE 22 DÉCEMBRE 2025. M. MACRON ÉTAIT ARRIVÉ AUX ÉMIRATS ARABES UNIS LE 21 DÉCEMBRE POUR CÉLÉBRER NOËL AVEC LES TROUPES FRANÇAISES. © JEANNE ACCORSINI/SIPA
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Quid de notre modèle d’armée ? Notre pays manque-t-il de force d’âme ? Ou l’armée de moyens ?
Il est frappant de constater qu’aucun des deux CEMA ne remet fondamentalement en cause notre modèle d’armée, dont le format réduit ne permet pas, à l’évidence, de faire face à un conflit de haute intensité type Ukraine et présente des faiblesses capacitaires notoires dans des domaines aussi essentiels que la défense sol-air, la guerre électronique, l’artillerie et le génie pour ne parler que de l’armée de Terre. Certes, il est entendu que nous ne saurions aller seuls « au casse-pipe ». Le cadre d’emploi en haute intensité reste l’OTAN ou un improbable pilier européen de l’OTAN. Mais d’une part, nos partenaires européens souffrent peu ou prou des mêmes lacunes capacitaires que nous et d’autre part, la « mécanique de solidarité » pour reprendre l’expression du général Mandon, est tout sauf acquise et la prendre pour argent comptant est un « acte de foi » stratégique risqué.
Ensuite, faute de remettre en cause notre modèle d’armée, les deux CEMA font dévier la problématique vers un éventuel manque de cohésion nationale. Entre les lignes, on devine la vieille rengaine consistant à imputer une probable défaite à « l’arrière qui ne tient pas ». Un tel procédé a de quoi effectivement interpeller et Marc Bloch, en son temps, a répondu à ce genre d’argument dans son ouvrage de référence L’étrange défaite.
Que notre pays rencontre de graves difficultés, c’est un fait. Que la cohésion nationale soit mise à l’épreuve, c’est certain. Que des puissances hostiles cherchent à exploiter ces divisions par le biais de la guerre informationnelle, personne n’en doute. Qu’il faille inlassablement renforcer notre résilience et continuer à développer nos forces morales, à la fois sur un plan individuel et collectif est une évidence, mais laisser entendre publiquement que les Français, et plus largement les Européens, pourraient manquer de force d’âme est assez déconcertant.
Quelle est la réalité de la menace russe ?
Que dans la situation actuelle, les pays voisins de la Russie se sentent menacés est largement compréhensible, mais, comme le rappelait l’ancien CEMA, la guerre en Ukraine n’est pas sans conséquences stratégiques pour la Russie dont les plus visibles sont la neutralisation de la mer Noire et de la mer Baltique devenue un lac OTAN avec l’adhésion récente de la Suède et de la Finlande ainsi que la « vassalisation » (selon les propres termes du CEMA) de la Russie vis-à-vis de la Chine.
Quelles seront les intentions et les possibilités réelles de la Russie dans 3 à 4 ans ? C’est difficile à prévoir tant le contexte stratégique évolue rapidement. Il est certain qu’un désengagement massif des Etats-Unis du continent européen redonnerait des marges de manœuvre à la Russie. Dans ces conditions, donner des garanties de sécurité à nos alliés et adopter une posture plus dissuasive est légitime et nécessaire. Nous aurions peut-être pu d’ailleurs nous en préoccuper avant au lieu de vouloir tirer les « dividendes de la paix » et baisser la garde comme nous l’avons fait.
Ce qui est plus critiquable en revanche, c’est l’agitation permanente de cette menace. Agitation qui n’est pas sans arrière-pensées et sert manifestement l’avancée d’un projet fédéral européen au détriment des États-Nation.
Or, ce dont le pays a besoin n’est pas un narratif fabriqué dans les cercles proches de l’OTAN et de l’UE, mais d’un sursaut moral et d’une fierté retrouvée. Fierté qui passe par la conviction que la France est une grande nation qui a quelque chose à apporter au monde. Fierté qui passe, entre autres choses, par la reconstruction d’un outil de défense à la hauteur des enjeux et une diplomatie digne d’une puissance d’équilibre, seul rôle géopolitique qui convienne à notre pays et duquel il n’aurait jamais dû sortir.
Dans ces conditions, nul besoin d’agiter de façon excessive la menace russe pour prendre conscience de la nécessité de revenir à un format d’armée plus crédible, plus dissuasif dans lequel les forces dites conventionnelles doivent retrouver toute leur place pour être capable d’offrir des options stratégiques plus larges aux décideurs politiques que le choix binaire entre le tout (emploi de l’arme nucléaire) et le presque rien ( déploiement de quelques milliers d’hommes ou quelques dizaines d’avions ou de bateaux).
Nul besoin de la menace russe pour faire avancer la défense de l’Europe selon une logique stratégique par zones d’influence géopolitiques et dans le respect des intérêts des Etats-Nation, et non un agenda fédéral sans concertation démocratique. Car, in fine, il s’agit bien de cela : la menace russe est le levier qui permet d’avancer dans la construction d’un État supranational dont il est peu probable que la France prenne le leadership en matière de défense et de politique étrangère. L’implication croissante de la présidente de la Commission européenne sur les sujets de défense et de politique étrangère en est l’illustration.
Les défis géopolitiques de la France
Un journaliste spécialiste des questions de défense résumait les choses en disant : « plutôt Varsovie que Tahiti⁴ ». C’est mal percevoir, selon nous, ce qui fait la spécificité géopolitique de la France.
Que les pays d’Europe de l’Est cherchent à capter l’attention vers leurs problématiques est de bonne guerre, mais la géopolitique française ne se résume pas au flanc est de l’Europe.
En effet, la France fait face à des défis plus urgents qu’une hypothétique invasion des pays baltes, à commencer par ses territoires d’outre-mer qui, rappelons-le, fournissent une part non négligeable de la ressource humaine des armées et s’étendent sur tous les océans, donnant à la France la deuxième ZEE⁵derrière les États-Unis et faisant de notre pays une puissance mondiale. Ces territoires sont convoités par des puissances hostiles et, si rien n’est fait, la France va perdre sa souveraineté de facto, puis de jure avec des conséquences graves sur le plan humain, économique et géopolitique.
Nous avons également des défis géopolitiques de première importance en Méditerranée et en Afrique, zones dans lesquelles nous devons restaurer notre crédibilité et notre influence dans un intérêt mutuel bien compris. En effet, à quoi cela sert-il de hausser le ton face à la Russie en Europe de l’Est si nous ne sommes pas capables de contrer ses menées hostiles à nos intérêts en Afrique ?
Enfin, le développement exponentiel du narcotrafic appelle également une réflexion de fond sur le rôle des armées sur le territoire national et l’évolution de la mission Sentinelle, dont l’utilité est largement contestable. La défense opérationnelle du territoire conçue au temps de la guerre froide doit être réinventée pour rétablir la souveraineté de l’État dans les zones qui échappent ou sont en passe d’échapper à son contrôle.
En effet, les Français ne comprendraient pas, et à juste titre, que leurs enfants aillent mourir dans les plaines de l’est quand la menace est déjà là au bout de la rue avec des enfants qui meurent de façon quasi hebdomadaire. Au-delà de l’instrumentalisation politicienne des propos du CEMA, c’est sans doute cette dissonance cognitive entre la réalité vécue et celle décrite qui a fait réagir l’opinion.
