
Par Michel Ruch
Le diplomate
Les origines du conflit
La guerre en Ukraine n’a pas commencé en 2022, ni même en 2014, date de la réintégration de la Crimée dans la fédération russe. Elle a commencé dès son indépendance en 1991 dans un processus en lente aggravation. Pour étayer cette affirmation, il faut préalablement rappeler la doctrine stratégique élaborée par le penseur américain et l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Carter, Zbignew Brzezinki dans les années 1990, selon laquelle détacher l’Ukraine de la Russie pour en prendre le contrôle est le moyen radical et définitif d’abaisser durablement la puissance russe, quel que puisse être son régime. Cette stratégie reste théoriquement pertinente pour deux raisons. La première est un objectif de captation, celui formé par les ressources minières, la puissance industrielle, et la richesse agricole de l’Ukraine qui les situent à un niveau supérieur à celles des régions russes à l’ouest de l’Oural en termes de performance globale. Ce pays détient par exemple la plus puissante centrale nucléaire d’Europe (Zaporidja sur le Dniepr), et la plus grande aciérie du monde (Azovstal à Mariupol). Ses talents sont reconnus en matière de technologie sidérurgique, avionique, électronique et militaire. La fertilité de ses terres lui assure d’autre part une autonomie agroalimentaire sans égale, complétée d’une forte capacité exportatrice. Amputer la Russie de l’Ukraine en 1991 a donc été ipso facto l’appauvrir et l’affaiblir.
Plus généralement, le paradoxe géopolitique majeur de la dislocation du glacis soviétique en Europe orientale est la formation, par le camp occidental, d’un contre glacis de protection anti russe recouvrant la même zone. Son propre mécanisme d’entraînement est la double intégration de cette zone dans l’OTAN et l’Union Européenne, élargie de surcroît par la perspective d’une prise de contrôle totale à terme des Etats du Caucase au flanc sud de la Russie.
La situation militaire en mer Noire
Dès la dislocation de l’URSS en 1991, l’Occident global a programmé cette double intégration de l’Ukraine dans l’OTAN et dans l’Union Européenne par l’activation d’un effet domino de voisinage porté le plus loin possible à l’est jusqu’au contact direct de la frontière russe. Dans une première phase, en 2004, trois Etats mitoyens de l’Ukraine (Slovaquie, Hongrie, Roumanie) sont entrés dans l’OTAN dans le cadre de la stratégie d’encerclement de la Russie. Ensuite, l’admission des trois Etats baltes ex républiques soviétiques dans l’OTAN, dont l’Estonie directement en contact avec le territoire russe, pouvait être considérée objectivement comme une provocation, même non conçue comme telle. Consécutivement, et bien que reportée à moyen terme, l’intégration programmée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN et l’UE n’a été en aucun cas abandonnée dans son principe. Elle fait l’objet depuis 2004 d’un processus rampant d’infiltration et de subversion, déroulé à bas bruit par précaution devant les risques politiques d’une adhésion formelle encore prématurée.
En examinant la configuration des rivages de la Mer noire si ces deux États étaient incorporés dans l’OTAN, et si la Russie n’avait pas repris le contrôle de la Crimée 2O14, on constaterait que les quatre cinquièmes de ces rivages seraient passés sous domination occidentale en rétrécissant l’accès russe à la mer à une faible dimension côtière, dépourvue par ailleurs de véritables ports en eaux profondes. La Russie aurait ainsi perdu son accès aux ports d’Odessa et de Sébastopol, outre celui de Batoumi en Géorgie. La Mer noire serait devenue en quelque sorte un lac de l’OTAN avec cinq de ses membres (Bulgarie, Roumanie, Turquie, Ukraine et Géorgie) livrés à la présence et aux manœuvres des forces armées occidentales, principalement américaines. Dans la bataille menée par les USA dans les années 2004-2008 pour prendre le contrôle politique de la Géorgie avec la complicité active de son propre président, l’US Navy avait notamment déjà obtenu un droit d’escale permanent au port de Batoumi. Seul l’aveuglement des grands dirigeants occidentaux est à la source de leur incapacité d’interpréter cette catastrophe que serait pour la Russie son éviction de la Mer noire. Mais dans l’euphorie provoquée par la dislocation de l’Union soviétique, la diplomatie occidentale, baignée d’inculture et d’arrogance, avait perdu le sens du discernement. La guerre en Ukraine est à considérer comme le résultat logique et ultime de ce syndrome.
La situation militaire globale du conflit début 2026
Elle est à constater comme quasi gelée au plan des opérations. D’un côté, la Russie n’est pas capable de conquérir ne serait-ce que la moitié du territoire ukrainien. De l’autre, l’armée ukrainienne n’est pas capable de reconquérir les territoires des quatre oblasts intégrés juridiquement à la fédération de Russie. Les conditions sont donc réunies pour un gel du front que seuls pourraient dégeler des actes de rupture stratégique, à savoir soit une capitulation de l’un des belligérants, soit l’emploi d’une arme de décision finale, en l’occurrence nucléaire, avec des conséquences incalculables. A contrario, ce gel du front sans vainqueur caractérisé, comparable à celui de la guerre de Corée en 1953, comporte potentiellement la possibilité d’un arrêt du conflit par un accord d’armistice.
L’opacité des objectifs de l’Europe
L’élection du nouveau président américain en 2024 a dissocié l’approche et la perception du conflit par les dirigeants occidentaux en deux versants. D’un côté, celui des USA, est recherché l’arrêt des combats avec l’instauration d’un état de paix rapide sous une forme restant à configurer. Chez l’autre, celui de l’Union Européenne, prévaut le flou total de sa conception de l’issue. La prévalence de ce flou était prévisible si on considère l’état de délitement intellectuel actuel des élites dominantes européennes. En tant que tel, ce flou engendre un risque d’enlisement global, politique et militaire, sans autre perspective que la prolongation du conflit dans ses formes constatées au terme de quatre années d’opérations. Mais il recèle simultanément un risque d’engrenage provoqué par des incidents ou accidents non contrôlés et/ou des décisions stratégiquement irréfléchies quant à leurs conséquences. Deux options sont concevables dans un tel cadre :
– la première est un surarmement continu de l’armée ukrainienne par les pays de l’Union Européenne en mesure de le fournir, dans une optique de guerre d’usure, qui, complétant un régime de sanctions encore aggravé, conduirait à une défaite larvée finale de la Russie par abandon. Dans l’état de pourrissement qui résulterait de cette issue, l’Union Européenne se montre néanmoins incapable de concevoir un schéma politique et juridique qui correspondrait à un véritable état de paix, et encore moins à un nouveau mode relationnel avec la Russie pour le futur. De surcroît, la divergence de vue apparue entre les USA et l’Europe, et par conséquent au sein de l’OTAN, est de nature à embrouiller tant l’action diplomatique des chancelleries, que sa transposition militaire sur le terrain. Dans un tel cadre, les efforts de négociation entrepris par les USA sont en contradiction frontale avec l’idée et la pratique de la prolongation du conflit qui inspirent les dirigeants européens, la question corollaire étant de déterminer quels seraient leurs moyens de neutraliser un processus de paix qui ne correspondrait pas à la défaite de la Russie.
– la seconde option serait le ralliement, encore imprévisible, de la position européenne à la position américaine permettant d’exercer une pression commune sur les deux belligérants, assortie d’une cessation totale des aides logistiques, militaires et financières à l’Ukraine. Cette décision permettrait de signifier à la Russie qu’elle n’aurait aucun prétexte pour continuer ses opérations, sauf à avouer implicitement qu’elle poursuit d’autres objectifs que la consolidation des quatre oblasts qu’elle a conquis. Une telle issue, de surcroît, fournirait simultanément à la Russie la porte de sortie honorable dont elle aurait besoin au plan psychologique et diplomatique.
L’incohérence et les contradictions du plan européen
Le schisme d’Occident apparu en 2025 a fait apparaître deux camps. D’un côté, les USA font revivre leur tradition historique de pragmatisme et d’utilitarisme en tout domaine, donc de flexibilité conceptuelle et opérationnelle. De l’autre, l’Union Européenne reste figée dans son idéologie universaliste enfermée notamment dans la sacralisation du droit international érigée en religion séculière. Dans le versant américain, prévaut le sens des réalités, donc celui des rapports de force, et celui de la perspective géostratégique qui leur est liée. Le versant européen nie au contraire les réalités historiques, ethnolinguistiques et la revendication des peuples, pour leur substituer un ordre moral planétaire à vocation d’éternité. L’Union Européenne ne reconnaît pas, notamment, que le quart de la population ukrainienne se revendique comme historiquement, culturellement et linguistiquement russe, un fondement anthropologique que confirment tous les historiens. Ce quart correspond approximativement aux quatre oblasts devenus partie intégrante de la fédération de Russie.
Dans le conflit ukrainien, les USA considèrent d’abord la nécessité de la paix pour relancer globalement les investissements et le commerce dans un cadre transformé des rapports futurs avec la Russie, qu’ils refusent de traiter comme un ennemi historique. L’Europe au contraire cultive un objectif de châtiment et d’expiation à infliger à ce pays, sans aucune considération de ses aspirations propres, et surtout sans aucune conception de relations futures avec lui autres que conflictuelles.
En l’état actuel du contexte diplomatique bi-sphérique de l’Occident, l’Union Européenne ne peut récuser facialement l’objectif de paix américain. Par contre, il n’est nullement certain qu’elle le partage en raison même de sa propre obsession punitive. Pour ne pas demeurer en retrait des Etats-Unis, et ne pas apparaître inapte à s’engager, elle a donc inventé un schéma théorique de cessez-le-feu post conflictuel, dont elle se montre néanmoins incapable d’exposer le processus et les modalités, et encore moins d’œuvrer à sa réalisation.
Ce schéma prévoit l’envoi d’un corps expéditionnaire de forces terrestres, aériennes, et maritimes en Ukraine dans le cadre d’une « coalition des volontaires », avec l’objectif affiché de protéger l’Ukraine d’une reprise des opérations de combat par la Russie. Le schéma directeur de ces forces ne comporte aucune définition de leur cadre juridique, de leur localisation, de leur commandement, de leur répartition interarmées, de leurs règles d’engagement, et de leurs conditions de retrait. Les promoteurs de cette coalition bancale ne précisent pas, en particulier, si elle devrait intervenir sous la couverture de l’OTAN ou non.
En raison de ces équivoques, la combinaison d’un cessez-le-feu avec la présence même passive de forces européennes n’a aucune chance de recueillir un accord de la Russie. De surcroît, son rejet de principe d’un stationnement de forces européennes sur le sol ukrainien est cohérent avec son opposition officielle à l’entrée de l’Ukraine dans l’alliance atlantique, dont cette présence serait interprétée comme l’introduction subreptice. Le positionnement de forces européennes sur le sol ukrainien les exposerait donc mécaniquement au feu de l’armée russe avec un risque spécifique d’engrenage dont l’issue deviendrait incontrôlable.
Aux équivoques de ce schéma, se greffe un autre échelon de son incohérence, d’ordre politique. De son interprétation ressortent deux hypothèses, et deux seules : soit la simple indigence intellectuelle de ses promoteurs dont le niveau serait conforme à celui de l’idéologie dont ils se prévalent. Soit la manœuvre d’un piège tendu à la Russie qui serait le suivant, ces deux hypothèses n’étant pas contradictoires entre elles :
L’annonce d’un envoi de troupes européennes en Ukraine postérieur à un cessez-le-feu est précisément de nature à empêcher la Russie de le signer, puisqu’elle récuse leur présence en la considérant comme un acte de co-belligérance. De ce fait, il devient possible d’accuser la Russie de refuser ce cessez-le-feu, de prolonger le conflit, et par conséquent justifié de continuer d’armer et de financer l’Ukraine sur une durée indéterminée jusqu’à l’épuisement espéré de son adversaire. Une poursuite de la guerre tout au long de l’année 2026 confirmerait ce scénario, de même que sa cessation l’infirmerait.
D’autre part, l’affichage, par la « coalition des volontaires » européens, de l’exigence d’une « paix juste et durable » n’a d’autre valeur que de morale incantatoire. Une paix « juste » n’a aucun sens politique, tandis qu’une paix « durable » ne peut exister que dans un cadre juridique négocié, imparti et garanti. Dans ces conditions, un cessez-le-feu sans, à minima, une convention d’armistice, reste dépourvu de sens en droit international, de même qu’une telle convention exclurait la présence de forces armées sur le sol ukrainien autres que strictement neutres. Une force européenne de protection sur ce sol, déjà considérée de facto comme cobelligérante pendant le conflit, le serait donc automatiquement en droit international dans le cadre d’un cessez-le-feu. Le projet de « la coalition des volontaires » relève par conséquent d’une absurdité en termes juridiques. Au niveau de gratuité d’une telle invention, il se confirme parallèlement que les dirigeants européens, généralement férus de juridisme, n’ont conçu en réalité aucun schéma directeur de résolution du conflit, en dépit d’enseignements que pourraient leur fournir l’Histoire et la géopolitique. Le syndrome mental binaire de ces dirigeants, reflet de cette carence, semble au demeurant inapte à imaginer d’autre situation que, soit la conflictualité, soit l’absorption dans leur propre sphère idéologique.
Quelle solution de sortie du conflit ?
Elle est complexifiée elle-même par l’interférence contradictoire des deux acteurs occidentaux dont les objectifs sont divergents et non coordonnés. Dans le cursus de négociation chaotique engagé en 2025, seul l’un de ces deux acteurs est accepté ouvertement comme sérieux par la Russie, à savoir les USA. La logique voudrait donc que l’autre, l’européen, soit exclu de son champ. Une reviviscence normative de « l’esprit de Yalta » serait alors à considérer opportune pour faire aboutir cette négociation, c’est-à-dire, encore une fois, la priorité au sens du réel, du discernement exact des rapports de forces, et de la perspective du futur, assortie si possible d’une vision prospective. A ces conditions, elle pourrait aboutir.
Un cessez-le-feu bilatéral et préalable, non seulement n’a aucune chance d’être conclu, mais constitue même une erreur de jugement dans la construction d’un objectif de paix négociée. Il doit par principe être le résultat de cette construction, et non sa condition initiale. C’est un objectif clair et final qui doit guider le processus de négociation, et non l’idée d’un état transitoire susceptible d’évoluer. La question-clé centrale est celle de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN qui n’a jamais été éliminée par les occidentaux, mais seulement reportée. La seule solution pour mettre fin à cette équivoque serait de conférer à l’Ukraine le statut d’un Etat neutre internationalement reconnu et garanti, donc excluant l’adhésion à l’OTAN. Simultanément la revendication légitime de « garanties de sécurité » par l’Ukraine serait obtenue ipso facto par ce même statut.
L’objectif de la transformation de l’Ukraine en Etat tampon neutre entre l’Europe et la Russie serait dans ce cas cette solution d’équilibrage continental, de stabilité, et d’apaisement diplomatique international. Son statut serait renforcé par la signature d’engagement de la majorité du conseil de sécurité de l’ONU, complétée par sa ratification en assemblée générale, à défaut d’une autre instance représentative à l’échelon international. Il est de forte probabilité que la Russie accepterait ce statut, qui permettrait ultérieurement la reprise normalisée de ses relations avec l’Ukraine. L’aberration historique et civilisationnelle d’une guerre qu’on peut qualifier de fratricide gagnerait les esprits, de même que la conflictualité globale de l’Occident avec la Russie serait en mesure de s’estomper.
Les modalités concrètes de mise en place de ce scenario sont néanmoins plus difficiles que sa conception. La première difficulté, d’ordre à la fois politique et juridique, est de convaincre, et de contraindre le cas échéant le pouvoir ukrainien à l’accepter en cessant de l’armer et de le financer. Cet objectif implique absolument, et à minima, l’abstention des gouvernements européens dans leur activisme de co-belligérants en faveur de l’Ukraine. Le risque de leur résistance larvée à ce scénario n’est néanmoins pas à exclure, d’abord pour les raisons idéologiques qui sont leur mantra, ensuite par leur projet en gestation d’un système de défense inter européen qui intégrerait l’Ukraine. Si, par contre, les USA restent déterminés dans leur objectif final, ils disposent, dans ce cas, de moyens variés d’imposer à l’Europe de s’y rallier en la pliant à l’impératif d’exclure formellement l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, et à tout autre système de même nature en substitution.
Un autre passage difficile est la période de transition, à rendre la plus courte possible, entre la déclaration du cessez-le-feu et son application sur le terrain. Une convention d’armistice concomitante à la proclamation du statut de neutralité devrait être aussitôt assortie de la création d’une zone démilitarisée pérenne sous contrôle international, telle qu’elle est en place, et inchangée, à la frontière des deux Corées depuis 1953.
Pour un éclairage de ce qui précède, il existe en Europe un exemple d’Etat dont le statut formel de neutralité, et donc d’exclusion de toute alliance militaire, a été signé en 1955, en pleine guerre froide, par trois puissances d’occupation, les USA, la France, et l’Union soviétique : l’Autriche. Ce statut avait garanti l’absence de tensions avec ses voisins et l’Union soviétique dans cette zone de l’Europe centrale jusqu’à la fin de la guerre froide.
