la kabbale

Parution 15 septembre 2015
Joseph Dan

 15,00

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Collection : Auteur : Pages: 169 Illustrations: 12 ISBN: 9782865532926

Description

Dans La Kabbale : une brève introduction, Joseph Dan, l’une des sommités mondiales du mysticisme juif, porte un regard à la fois concis et précis sur l’histoire et les caractéristiques de la kabbale.

Joseph Dan apporte des éclaircissements sur les nombreuses interprétations qui circulent concernant la kabbale, dont ses liens avec la magie, l’astronomie, l’alchimie, et la numérologie. Ce livre renferme une documentation passionnante sur les groupes mystiques qui florissaient dans le judaïsme ancien des pays de l’Est, les piétistes rhénans ; les écoles médiévales de kabbale du nord de l’Espagne à Gérone et du sud de la France en Provence ; le développement de la kabbale à travers l’école d’Isaac Louria de Safed au XVIe siècle ; le messianisme de Sabbataï Tsévi ; le hassidisme, mouvement juif religieux moderne influant qui utilise un langage kabbalistique dans ses prêches. Joseph Dan expose les principales idées de la kabbale au cours de l’histoire, dont les concepts de ein sof, sefirot, shekhina et émanation gauche ou de tsimtsoum, shevirah et tikoun. Il montre que la kabbale, phénomène religieux juif traditionnel, a eu une influence sur la chrétienté à travers l’école de Marsile Ficin à Florence (kabbale chrétienne), sur les néoplatoniciens de Cambridge, sur le mouvement franc-maçon ou le New Age.

Le livre convoque les Écritures saintes, la littérature rabbinique, le Talmud et le Midrach, examine les textes anciens fondamentaux de la tradition kabbalistique, la littérature des Palais, le Sefer Yetsira ou « Livre de la Création », le Livre Bahir « Livre de la Clarté », et le Zohar « Livre de la Splendeur ».

À travers cet ouvrage, Joseph Dan traverse plus d’un millénaire d’histoire et de textes religieux juifs, expliquant le vaste ensemble de croyances et de pratiques autour de la kabbale qui, au XXIe siècle, continue d’interroger, de nourrir et de fasciner.

Informations complémentaires

Poids 0.2 kg
Dimensions 22 x 14 x 1 cm

Table des matières

Table des matières

  1. 1. La kabbale : le terme et ses significations. 11

Le terme au Moyen-Âge. 12

L’expansion des significations du mot kabbale. 13

La kabbale et le mysticisme. 14

  1. 2. Le mysticisme juif ancien et l’émergence de la kabbale. 19

Les traités ésotériques anciens. 19

Le Sefer Yetsira, le Livre de la Création. 21

Les piétistes rhénans. 22

Le Bahir, le Livre de la Clarté. 23

Le problème du gnosticisme. 24

  1. 3. La kabbale au Moyen-Âge. 27

Le Zohar. 29

La kabbale aux XIVe et XVe siècles. 33

  1. 4. Les principales idées de la kabbale médiévale. 36

Ein Sof 37

Sefirot 38

Shekhina. 40

L’Émanation Gauche. 42

Kabbale et spiritualisation. 44

  1. 5. Les temps modernes I ─ La kabbale chrétienne. 50
  2. 6. Les temps modernes II ─ Safed et la kabbale lourianique. 56

Le retrait : tsimtsoum et shevirah. 57

La correction : le tikoun. 59

  1. 7. Les temps modernes III ─ Le mouvement messianique sabbatéen. 64
  2. 8. Le hassidisme moderne et contemporain. 70

Les dynasties hassidiques et la théorie du Tsaddik. 71

Le messianisme hassidique. 72

Le néo-hassidisme. 73

  1. 9. Quelques aspects de la kabbale contemporaine. 76

Le golem.. 76

Les penseurs du XXe siècle. 78

Le New Age. 78

Conclusion. 81

Glossaire. 82

Index. 90

 

la kabbale, le terme et ses significations

Lors d’un séjour en Israël, le visiteur est confronté à la kabbale plusieurs fois par jour. Quand il entre dans un hôtel, il doit se présenter à un bureau derrière lequel se trouve un grand panneau indiquant « Kabbale[1] » ; en anglais, le même panneau indique « Réception ». Lorsqu’il achète quelque chose ou paie pour un service, il reçoit un morceau de papier sur lequel est écrit « Kabbale » en grosses lettres hébraïques ; s’il y a également une traduction en anglais, elle indique « Reçu[2] ». Le terme peut apparaître dans de nombreux contextes. Si le visiteur est invité à une réception, l’expression en hébreu pour cet événement est « kabbalat panim » (littéralement « recevant le visage »). S’il souhaite se rendre dans une banque ou dans un service administratif, il devra auparavant vérifier les « kabbalat kahal », les heures auxquelles les employés reçoivent le public, l’équivalent de « ouvert ». Tout professeur, dans quelque discipline que ce soit, s’investit chaque semaine dans une heure kabbalistique, « sheat kabbalah », c’est-à-dire heure de bureau, pendant laquelle sa porte est ouverte aux étudiants. Le verbe « kbl » (קבל) est très courant en hébreu, et il signifie simplement « recevoir ». Les Israéliens lorsqu’ils parlent ne semblent pas conscients des connotations mystiques du mot kabbale et le traitent comme un simple mot ordinaire de leur langue. Dans un contexte religieux, ce mot est utilisé dans une phrase-clé, au début du Pirké Avot, le Traité des Pères, un des textes talmudiques les plus célèbres, probablement rédigé au IIe siècle. La première section de ce traité décrit la chaîne traditionnelle des lois juives et de l’instruction religieuse, transmise de génération en génération. Le premier niveau de transmission est ainsi décrit dans ce traité : « Moïse reçut (kibbel, קִבֵּל) la Torah du [Mont] Sinaï et la transmit (messarah, מְסָרָהּ) à Josué, et Josué [la transmit] aux Anciens [d’Israël]… » (chap. 1, Michna 1) ; le texte continue et décrit la transmission orale de cette tradition aux juges, aux prophètes et aux premiers sages du Talmud. Ce paragraphe a été utilisé pendant près de deux mille ans pour valider la tradition juive dans sa totalité, fixant son point d’origine dans la révélation du Mont Sinaï, dérivant ainsi sa légitimité du caractère sacré de l’événement. Dans cette phrase, la signification du terme « torah » recouvrait à la fois les Écritures, la loi (halakhah), les règles d’éthique et l’interprétation des versets scripturaires (midrach), c’est-à-dire tout ce qui a trait à la vérité d’origine divine. Certains disaient même que tout ce qu’un savant est susceptible d’innover a été donné à Moïse par Dieu : ce qui semblerait de prime abord une observation religieuse brillante et novatrice était déjà connu par Moïse, informé par Dieu dans cette révélation universelle. Ce que Moïse a « reçu » en cette occasion est la kabbale, la tradition. Dans ce contexte, elle acquiert la signification particulière de tradition sacrée d’origine divine, dont une partie est rédigée (Écritures) et l’autre transmise oralement de génération en génération par les chefs religieux.

Il existe des traditions de conceptions similaires dans la chrétienté et l’islam. L’Église catholique est considérée comme gardienne de la tradition, ce qui confère à ses enseignements une autorité divine. Les érudits musulmans possèdent, en plus du Coran, une grande richesse de sagesse divine transmise oralement depuis Mahomet à travers ses disciples. En hébreu, la tradition est appelée massoret (« ce qui a été transmis ») ou kabbalah (« ce qui a été reçu »). Dans un tel contexte, le mot kabbalah est une abréviation se référant à la vérité divine reçue par Moïse en provenance de Dieu ; le terme ne se rapporte pas à un contenu en particulier. Il décrit l’origine et la manière de la transmission sans mettre en avant une discipline ou un sujet en particulier. Fondamentalement, ce mot signifie l’opposé de ce qui est généralement reconnu et attribué au « mysticisme », auquel on associe visions ou expériences individuelles. « Kabbalah », dans le vocabulaire religieux hébraïque, évoque la vérité religieuse non-individuelle et non-expérientielle, qui a été reçue par la tradition.

Le terme au Moyen-Âge

Cela a été la seule signification religieuse du mot kabbalah pendant un millénaire. Mais, au XIIIe siècle, une variante est apparue. En Espagne, en Provence, et plus tard en Italie, des groupes de juifs ésotériques et mystiques ont affirmé être en possession d’une tradition secrète concernant la signification des Écritures et d’autres textes anciens, qu’ils interprétaient comme étant en lien avec des processus dynamiques présents dans le royaume divin. Leurs origines et enseignements seront développés dans les chapitres suivants. Ils se présentaient différemment de leurs coreligionnaires, se décrivant de diverses manières. Parmi les dénominations employées, on trouve des manifestations d’orgueil, comme maskilim (« ceux dans la connaissance »), nakdanim (« ceux qui connaissent les secrets du langage »). Une expression courante était yodeey hen (« ceux qui connaissent la sagesse secrète »), c’est-à-dire hokhma nisteret (« tradition secrète »). Une autre de ces appellations était mekoubalim, signifiant « ceux qui possèdent la tradition secrète », en plus de la kabbale connue de chacun. Dans les décennies suivantes, le terme kabbale ou kabbaliste a été le plus souvent employé pour désigner ces groupes, sans qu’il se substitue complètement aux autres noms. Dans ce contexte, le terme kabbale signifie un niveau supplémentaire de la tradition qui ne remplace en rien la tradition exotérique, mais qui y ajoute une strate ésotérique. Cette tradition secrète, selon les kabbalistes, a été reçue par Moïse sur le Mont Sinaï directement de Dieu, et transmise secrètement de manière orale, de génération en génération, de père en fils, et de maître à élève.

Le mot kabbale manifeste donc la revendication par des juifs spiritualistes de détenir, depuis le milieu du Moyen-Âge jusqu’à nos jours, une tradition secrète pluriséculaire. Il n’y a là ni créativité ni originalité : ces juifs ont simplement reçu ces secrets de la génération précédente, ou trouvé des manuscrits qui contenaient ces enseignements. De manière exceptionnelle et dans quelques cas, certains ont affirmé avoir appris ces secrets grâce à des visions, par le biais d’un esprit prophétique, par l’élévation de leurs âmes vers le monde divin et la participation aux délibérations de l’académie céleste, ou encore en rencontrant un messager surnaturel, un ange, une puissance divine, et parfois même un prophète, tel Élie, qui leur aurait révélé ces secrets. Mais, même dans ces cas-là, aucun kabbaliste n’a affirmé avoir reçu une révélation porteuse d’éléments nouveaux. Dans les quelques exemples dans lesquels la kabbale aurait été transmise de manière surnaturelle, le contenu de ses enseignements paraissait ancien et traditionnel. Selon les kabbalistes, qu’ils soient médiévaux ou modernes, il n’est pas concevable de pouvoir acquérir une connaissance plus profonde et détaillée que celle déjà possédée par le Roi Salomon, le prophète Isaïe et les sages du Talmud. La vérité divine est éternelle et peut être détenue par toute personne de valeur ; la source la plus proche de la tradition, c’est-à-dire la révélation au Mont Sinaï, constitue la connaissance ultime la plus profonde. Il est donc possible d’apprendre davantage, mais seulement à travers la découverte de livres plus anciens ou par l’étude approfondie des textes traditionnels. Ainsi, pour les kabbalistes, la kabbale n’a jamais été nouvelle ; elle peut être redécouverte ou nouvellement reçue, mais il s’agit fondamentalement d’une vérité divine unitaire et millénaire.

Les spécialistes universitaires, bien sûr, ont une vision opposée. Du point de vue des historiens de la religion, la kabbale est un phénomène récent, qui est apparu en Europe méridionale dans les dernières décennies du XIIe siècle. Il s’agit du résultat d’une pensée originale, fruit de la créativité individuelle de divers kabbalistes, bien qu’ils utilisent généralement des sources anciennes sur lesquelles se reposer (voir infra). Alors que les kabbalistes insistent sur le fait que la kabbale est une vérité unique, même lorsqu’elle est exprimée dans des termes et des styles différents, les spécialistes voient en chaque kabbaliste un auteur original avec sa propre vision du monde. Pour les historiens, il n’existe pas de kabbale au singulier ; il y a plutôt les kabbales de l’École de Provence et de l’École de Gérone, la kabbale de Moïse de León dans l’Espagne du XIIIe siècle, et celle d’Isaac Louria au XVIe siècle à Safed. Les kabbalistes modernes ont produit de vastes travaux qui visent à démontrer l’identité entre les enseignements d’Isaac Louria et ceux du Zohar. Les historiens, eux, tendent à accentuer l’individualité et le caractère unique des écrits d’un kabbaliste donné. Il est par ailleurs légitime de rechercher les similarités sous-jacentes présentes dans la plupart des expressions kabbalistiques (jamais dans toutes), et qui caractériseraient la discipline dans son ensemble. Toutefois, il faut rester très prudent lorsque l’on tire des conclusions concernant les dénominateurs communs entre les nombreux systèmes kabbalistiques : parfois les similarités sont plus apparentes que réelles. Les auteurs sont en effet issus de la même culture religieuse ; ils lisent les mêmes livres, utilisent la même terminologie jugée authentique et faisant autorité, lisent leurs écrits réciproques et imitent le style de leurs prédécesseurs, et pourtant leurs écrits sont porteurs d’autres significations. Les auteurs modernes, qui soulignent l’ancienneté de la kabbale et l’uniformité de ses concepts fondamentaux, tendent en fait à valider et soutenir les affirmations des kabbalistes plutôt qu’à étudier leurs travaux d’une manière critique et historique.

L’expansion des significations du mot kabbale

Les termes hébreux en lien avec la culture religieuse juive conservent leur sens original lorsqu’ils sont utilisés dans d’autres langues ou dans des contextes culturels différents. Des termes tels que halakhah, Talmud, midrach, mitsvot, hassidim et de nombreux autres ont été comparés à des éléments présents dans d’autres religions, mais leur contexte judaïque n’a jamais été dénié ou amoindri. La destinée du terme kabbale a été tout à fait différente. Lorsque l’on recherche les sens qu’a pu revêtir ce mot au cours des cinq derniers siècles, il apparaît que nombre de ses utilisations n’ont pu, et ne peuvent encore, être acceptées comme une facette de la culture juive. S’il n’existe pas de hassidisme chrétien, ou de Talmud islamique, la kabbale, elle, a été associée, de manière récurrente, à la chrétienté et à un phénomène spirituel d’ordre universel. La kabbale a été décrite en tant que gnosticisme, juif ou non-juif, même par les meilleurs spécialistes tels Heinrich Graetz, qui s’opposait à cette désignation, ou Gershom Scholem, qui l’a présentée en tant que force spirituelle intrinsèque du judaïsme. Le comte Jean Pic de la Mirandole (Giovanni Pico della Mirandola) et ses disciples dans l’Italie de la Renaissance en ont fait l’expression ultime de la magie, l’essence de la philosophie grecque, en particulier celle de Pythagore, et par-dessus tout la source la plus importante de la religion chrétienne. Inutile de dire que ses partisans et ses contempteurs l’ont identifiée au mysticisme. Elle a été conçue comme expression des aspirations profondes universelles ne faisant pas de différence entre les nations, les cultures ou les religions. L’adjectif « kabbalistique » a été utilisé dans tous les contextes imaginables. Un universitaire finlandais, Simo Parpola, l’a découverte dans une ancienne religion assyrienne. La kabbale est un élément important, voire central, de la vision du monde New Age. Carl Gustav Jung y a vu les archétypes universels de la psyché humaine, et on a noté son influence dans les écrits de philosophes européens, de mystiques et de scientifiques des XVIIe et XVIIIe siècles, de Giordano Bruno à Gottfried Leibniz. Harold Bloom, de l’université de Yale, a trouvé sa trace dans toute la littérature moderne et la philosophie. En bref, le terme kabbale a été un synonyme de mysticisme, de magie et de spiritualité en général.

Certaines de ces définitions peuvent comporter d’importants éléments de vérité, mais aucun autre terme juif post-biblique n’a pris une telle tournure universelle. Très peu de penseurs juifs affirment que le Talmud est porteur d’un message pour toutes les cultures et toutes les religions ; en revanche, on le dit de la kabbale, et seulement en ce qui la concerne. Les connotations négatives qui sont attachées à la kabbale n’en ont pas amoindri l’attractivité. Le terme a été utilisé pour évoquer le secret, le mystère, la noirceur des intentions (« cabale » en français). Il a été associé à la superstition ou l’irrationalité ; il est pourtant resté un élément important de la culture européenne. Même dans ses acceptions les plus maléfiques, la kabbale est considérée comme trop importante pour être laissée aux seuls juifs.

Les significations du terme « kabbalah » se sont également multipliées depuis le XVIe siècle dans les contextes hébraïques et juifs. En particulier l’importance croissante de son association avec la magie. C’est la florissante littérature hagiographique depuis le XVIe siècle, décrivant son utilisation par des savants médiévaux et contemporains, qui y a contribué. Des légendes concernant de grandes figures telles Maïmonide (qui n’était pas kabbaliste) et Nahmanide (qui l’était) les décrivent accomplissant des miracles grâce aux pouvoirs des secrets magiques de la kabbale. Même aujourd’hui, les personnes cherchant à affirmer leur autorité religieuse en Israël sont parfois qualifiées par les autres ou par eux-mêmes de « kabbalistes », le mot ici ne signifiant généralement pas des aspirations spirituelles ou la connaissance des processus célestes, mais plutôt des facultés magiques. Chez les juifs orthodoxes, une bénédiction donnée par un prétendu « kabbaliste » est jugée particulièrement opérante. Cela peut résulter de la substitution du terme « kabbalah maasit » (kabbale pratique), ou tradition magique, à celui de « kabbalah » en général. En hébreu courant, « kabbaliste » et « magicien » ont pratiquement le même sens.

Alors qu’est-ce que la kabbale en réalité ? Cette question ne trouve pas de réponse univoque. Certains y verront l’essence de la religion assyrienne, d’autres, beaucoup plus nombreux, affirmeront qu’elle véhicule les perspectives fondamentales de la chrétienté. Presque tous identifieront la kabbale à un mysticisme, et nombreux seront ceux pour qui elle relèvera d’une tradition magique secrète. Il existe à mon sens un dénominateur commun aux réponses à la question « qu’est-ce que la kabbale ? » : la kabbale est une chose dont je pense n’avoir qu’une vague notion, mais dont quelqu’un, quelque part, connaît la signification exacte.

Le rôle d’un historien des idées n’est pas de découvrir ce qu’une chose est « réellement », mais de présenter le développement des acceptions du concept dans différents contextes culturels et historiques ; son but est de déterminer autant que possible les nombreux usages et définitions qu’elle a revêtus et acquis à travers l’histoire. Ce n’est pas la tâche d’un historien de statuer si Gershom Scholem avait raison et Simo Parpola tort, ou l’inverse. Ce n’est pas non plus son rôle d’affirmer que Johannes Reuchlin était un « vrai » kabbaliste et que Carl Gustav Jung ne l’était pas. Mais c’est un fait que dans le dernier quart du deuxième millénaire, des centaines de penseurs ont utilisé le terme de manières différentes, s’écartant du contexte culturel à partir duquel la kabbale a pris naissance. Ainsi, l’histoire de ce processus doit être exposée en termes historiques, en évitant de qualifier de plus juste telle acception plutôt que telle autre.

La kabbale et le mysticisme

Jusqu’au XIXe siècle, on ne parlait pas de mysticisme juif ou musulman ; le terme « mysticisme » est d’ailleurs absent de ces cultures. Le mysticisme, en tant qu’aspect de la spiritualité religieuse, s’est développé dans la chrétienté, et de nombreux chrétiens ont été qualifiés de mystiques ou se sont eux-mêmes qualifiés ainsi. La signification du terme découle donc de ce qu’on pourrait considérer comme le caractère essentiel, ou le dénominateur commun, des idées et des expériences qualifiées de mystiques par les chrétiens. De la même manière, des locutions dérivées de cette idée centrale de mysticisme, tel que la via mystica, la voie mystique de la vie, la prière, la dévotion qui mènent à l’unio mystica, l’union mystique avec Dieu, doivent être compris en rapport avec leur usage attesté au sein de la spiritualité chrétienne. Naturellement, les définitions et les sens différeront selon ce que le spécialiste attribue au fait mystique dans la tradition chrétienne. L’évocation de mysticisme au sujet de certains phénomènes nés du judaïsme ou de l’islam est donc une qualification par analogie fondée sur la connaissance que l’on a du mysticisme chrétien.

Actuellement, il existe une tendance universitaire à définir le mysticisme chrétien en le situant au-delà du langage. Dans la plupart des définitions traditionnelles du mysticisme, celui-ci représente une aspiration à la réalisation d’une relation expérientielle[3] avec Dieu, d’une union avec le divin. Toutefois, dans cette vision traditionnelle, il existait deux écueils, d’ailleurs liés. La plupart des caractéristiques assignées au mysticisme étaient également valides pour la religion en général, le mysticisme étant « simplement un peu plus qu’une religion ». Cette approche traditionnelle présente aussi la relation entre la religion et le mysticisme sous un angle plus quantitatif que qualitatif, alors que la plupart des mystiques insistent sur le fait que leur expérience est par essence très différente de celle de leurs coreligionnaires. On trouve là une caractéristique du mysticisme qui s’oppose généralement à l’expérience religieuse ordinaire : le déni de la capacité du langage à exprimer la vérité religieuse. Alors que la religion est l’expression d’une foi dans les mots des Écritures et de la révélation, les mystiques tendent à affirmer que la vérité se situe au-delà de toute possibilité d’expression par les sens ou la déduction logique. La communication verbale s’établit à travers les messages des sens et de la logique véhiculés par le langage. Si les mystiques considèrent que ces éléments n’ont rien à voir avec la vérité mystique, alors le langage ne peut servir à communiquer la vérité divine. Certaines allusions aux mystères divins, obscures ou imprécises, peuvent être véhiculées par les mots, mais ceux-ci ne doivent pas être considérés de manière littérale. Dans le mysticisme, le langage est apophatique, un « langage du non-dit », un langage qui nie son propre message de communication. Ainsi, le mysticisme et la religion sont des phénomènes spirituels différents, séparés par leurs conceptions opposées de la communication linguistique.

Il s’agit là d’une description purement négative suggérant ce en quoi les mystiques ne croient pas plutôt que ce qu’ils tiennent pour positif et unique de leur religion. Elle sert pourtant de socle à l’exploration des caractéristiques particulières de chaque phénomène historique que l’on souhaite qualifier de « mystique ». L’élément distinctif universel du mysticisme est le déni des sens, de la logique et du langage en tant que voies menant à la connaissance et à la compréhension du divin. Les considérations positives sont dépendantes des contextes historiques, culturels et spirituels qui confèrent leur caractère particulier à chacune des expressions du mysticisme.

Lorsque le terme « mysticisme » a été attribué à des phénomènes spirituels juifs ou musulmans, nombre de spécialistes pensaient avoir mis en évidence un parallèle avec le mysticisme chrétien ; il s’agissait de la littérature ésotérique et mystérieuse de la kabbale. C’est alors qu’il est devenu commun d’assimiler la kabbale au mysticisme, comme s’il s’agissait du simple mot hébreu correspondant à ce phénomène chrétien si familier. De la même manière, la littérature du soufisme a été qualifiée de « mysticisme islamique ». Ces généralisations sont incorrectes puisque la kabbale et le soufisme se sont chacun développés dans des contextes culturels et spirituels qui ont peu à voir avec l’émergence du mysticisme chrétien. Le concept d’une tradition ancienne ayant pénétré la kabbale, ou l’étoffe de laine (souf, صوف) que les premiers soufis musulmans portaient, ce qui leur a sans doute conféré cette appellation, n’ont aucun parallèle dans le mysticisme chrétien. Il n’en reste pas moins que lorsque l’on cherche, de manière analogique, des candidats juifs qui s’apparenteraient aux « mystiques », on en trouve plusieurs exemples parmi les kabbalistes. Si la recherche d’une vérité divine au-delà des sens, de la logique et du langage est une tendance universelle chez les adeptes de toute organisation d’ordre spirituel (bien que leur nombre soit toujours très faible), il apparaît naturel que les représentants juifs de cette tendance se trouvent parmi les cercles ésotériques des kabbalistes. Cela ne signifie pas que tous les kabbalistes sont mystiques. Simplement, ceux qui ont de telles inclinations trouvent asile parmi les kabbalistes. Si de nombreux kabbalistes étaient avant tout des exégètes, des prêcheurs, des théologiens et des traditionalistes, certains étaient toutefois mystiques, si l’on applique, par analogie, les critères du mysticisme chrétien au contexte culturel juif.

[1] Kabbalah, קַבָּלָה (qabbalah)

[2] Receipt : Reçu, facture.

[3] Expérientiel : se rapporte à l’expérience personnelle, souvent de relation avec le divin (NdT).

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