TRIBUNE – À l’heure où les manifestations en Iran s’intensifient et font vaciller la République islamique, la France ne doit pas oublier la complicité de son intelligentsia dans l’installation du régime, explique le professeur d’histoire contemporaine du Maghreb et du Moyen-Orient à la Sorbonne.
La chute désormais possible de la République islamique d’Iran née le 1er avril 1979, régime tyrannique et corrompu qui a martyrisé l’ancien Empire perse, et a porté le terrorisme jusqu’en Europe, est l’occasion d’évoquer la responsabilité des élites françaises dans son avènement. La pudeur française à évoquer l’insurrection populaire en cours depuis le 28 décembre 2025 en est-elle la cause ? Entre le drame de Crans Montana, Brigitte Bardot, l’enlèvement du président Maduro, la neige en France et la crise agricole, l’Iran a peu passé le mur médiatique, n’était-ce une poignée de Franco-Iraniens. La chute de la République islamique, principal foyer mondial d’exportation de la révolution salafiste dans le monde depuis 1979, sera pourtant pour l’Occident et le Moyen-Orient un événement aussi considérable que la chute du mur de Berlin.
Comment expliquer le relatif silence des élites politiques et scientifiques françaises, autrement que par la peur de s’exprimer sur un pays dangereux, par la récurrence des révoltes avortées dans ce pays depuis 2009, ou par le refus d’apparaître en alliés objectifs des États-Unis et d’Israël, qui ne font pas mystère de leur volonté de faire chuter le régime des mollahs ?
Un des mystères de notre République est qu’en France, pays d’anticléricalisme radical, a surgi à la fin des années 1970 un enthousiasme révolutionnaire pour soutenir le clergé chiite en action ! Or c’est au nom de la lutte contre le clergé qu’a largement été conduite la Révolution française, puis qu’a été édifiée la République (« le cléricalisme, voilà l’ennemi ! », lançait Gambetta en 1877). Cette histoire a coûté tant de malheurs au clergé français (assassinats sous la Terreur et la Commune, massacres de Nantes et de Paris, dépossession des biens, mise au chômage et/ou expulsion du pays, éradication d’ordres, campagnes de dénigrement sur la pédophilie…) que la passion en faveur du clergé chiite iranien questionne ! Cet acteur archaïque méconnu des Français, sans diriger l’Empire perse – car les chahs le tenaient en marge – fut le principal propriétaire du pays jusqu’à la « révolution blanche » (cet épisode modernisateur par lequel Reza Pahlavi voulait pousser l’Iran à rattraper l’Occident). Si sa dépossession imposée par le chah Reza Pahlavi a attisé l’hostilité de Khomeyni, l’intelligentsia française n’a pas moins regardé 15 ans plus tard ce dernier comme le rédempteur face au chah américanisé !
L’homme-clef de la conversion des gauches tiers-mondiste et sartrienne françaises à la cléricature iranienne est Ali Shariati (1933-1977). Étudiant à Paris de 1959 à 1964, cet intellectuel civil qui prépara sa thèse à l’Université de Paris, était le fils d’un prédicateur chiite, marqué par sa formation cléricale en Iran, et décidé à rendre le pouvoir au clergé, en le transformant en force de libération de l’Iran face à l’impérialisme. Son génie est d’avoir influencé à Paris le milieu germanopratin révolutionnaire en pleine guerre d’Algérie (Sartre, Beauvoir, Fanon), ainsi que le milieu orientaliste déboussolé par ce conflit (Berque, Massignon), et de s’être affiché en soutien du FLN et du tiers-mondisme, avant d’imposer l’idée que l’islam est un socialisme révolutionnaire, un outil de libération des masses du tiers-monde en devenir. Shariati est l’idéologue de la révolution iranienne, porté aux nues en 1979, bien qu’il ne l’ait pas connue (ayant sûrement été assassiné par la Savac – la police politique du chah – en Angleterre en 1977). Désireux de réactiver la force révolutionnaire du chiisme, il théorise la révolution plus efficacement que Khomeyni – de 33 ans son aîné -, plus confus dans ses pensées, comme l’atteste un opuscule édifiant ; leur point commun est le wilayat el-Faqih, principe politique de la guidance suprême des clercs pour diriger l’Iran. Du cléricalisme a l’état pur que ni la France ni l’Iran n’ont jamais connu, mais que l’Iran allait expérimenter avec la bénédiction de la France.
Khomeyni en France
Alors que des intellectuels algériens francophones extrêmement fins, comme Mohammed Arkoun (1928-2010), tentaient de mettre à distance la composante totalitaire de l’islam politique, et d’historiciser l’islam, les amis français de Shariati, rejoints par Michel Foucault, virent dans le chiisme révolutionnaire et la pensée de Chariati-Khomeyni un potentiel capable de porter la révolution des masses moyen-orientales contre les vassaux de l’impérialisme.
En octobre 1979, Khomeyni est accueilli à Neauphle-le-Château, petite commune d’Île-de-France, où il reçoit sous son pommier – la mise en scène est parfaite – pendant trois mois, ce que l’Iran compte de chefs d’opposition de passage à Paris, d’étudiants iraniens révolutionnaires et d’exilés en Europe, qui révèrent ce sage opposant.
Pierre Vermeren
Pourquoi la République de Giscard d’Estaing, en octobre 1979, a-t-elle accueilli l’ayatollah de 77 ans, dont Saddam Hussein voulait se débarrasser après 14 ans d’exil dans son pays ? Khomeyni, qui avait défié le chah en 1963-1964 en s’opposant à « la révolution blanche », a durant son séjour en Irak légitimé la dictature cléricale : ses écrits et pensées ne sont certes alors pas connus en France, où on l’accueille comme un vieil opposant iranien vertueux et modeste. Méconnu en Europe, bousculé par la brutalité de la modernisation de la société, le peuple iranien était représenté en Europe par quelques milliers d’étudiants travaillés par le socialisme révolutionnaire poussé par les Kurdes, les Azéris et les Soviétiques, et pour une minorité par le fondamentalisme religieux. Or ce courant dominait en Iran la frange activiste du clergé et l’opinion conservatrice, fécondé par al-Qotb, le Frère musulman égyptien dont la pensée révolutionnaire était connue de Khomeyni et par le jeune clergé chiite sur lequel il allait s’appuyer. En octobre 1979, Khomeyni est accueilli à Neauphle-le-Château, petite commune d’Île-de-France, où il reçoit sous son pommier – la mise en scène est parfaite – pendant trois mois, ce que l’Iran compte de chefs d’opposition de passage à Paris, d’étudiants iraniens révolutionnaires et d’exilés en Europe, qui révèrent ce sage opposant.
En trois mois à Paris, Khomeyni, que personne ne connaissait, rencontre les Iraniens et le monde, dont une poignée d’intellectuels français qui donnent le la à Paris, et qui voient dans ce clerc oriental un agent de la révolution. La scène n’eût pas été possible sans Shariati, ni sans l’anti-impérialisme du « camp de la paix ». Mais la République n’est pas sur des positions très différentes, puisque au bout de trois mois, alors que Téhéran vibre de manifestations populaires géantes et que le régime du chah se délite, la France offre à Khomeyni un aller simple sur Air France pour Téhéran. En 1952, Nasser avait fait un coup d’État pour empêcher communistes et Frères musulmans de prendre le pouvoir. Mais à Téhéran, le fondamentaliste Khomeyni court-circuite l’armée et la Savak avec l’aide des communistes pour asseoir son autorité, puis sa guidance politique sans partage. À Paris, la gauche, y compris socialiste, se réjouit de la présence de jeunes révolutionnaires socialistes dans l’entourage de l’ayatollah. Le clergé chiite, de force rédemptrice au service de la révolution socialiste, se transforme en quelques mois en pouvoir totalitaire qui met au pas tout le pays – en commençant par l’élimination des hommes de la Savak -, avant de liquider en quelques années les chefs et militants des gauches iraniennes.
Khomeyni a annoncé le 6 novembre 1978 dans The Guardian que « Les femmes sont libres de choisir le mode vestimentaire qu’elles désirent ». Mais le 7 mars 1979 (veille du 8 mars célébré par les féministes de Téhéran), il annonce vouloir imposer le foulard islamique (hidjab) dans les lieux publics. Le 28 mars 1979, le 20 Heures d’Antenne 2 diffuse un extrait du documentaire intitulé Iran 1979 : Mouvement de libération des femmes iraniennes, année zéro. Mais la ségrégation des sexes est instaurée, les femmes sont écartées des fonctions publiques et le hidjab est imposé aux Iraniennes dès l’âge de 9 ans. En 1983, le Code pénal prévoit 74 coups de fouet pour les contrevenantes.
L’absence d’intellectuels français sur le sujet
Après la période passionnelle symbolisée par la prise de l’ambassade américaine de Téhéran, la réalité de la répression totalitaire interne, puis l’exportation de la révolution par la guerre – certes subie à la suite de l’agression irakienne de 1980 soutenue par Occidentaux et Soviétiques – et par le terrorisme international (au Liban dès 1983 avec le double attentat contre les Français et les Américains via le jeune Hezbollah), ont dissuadé les intellectuels français de travailler sur ce pays fermé. Un géographe de talent du CNRS a certes œuvré sa vie durant sur ce pays, et une poignée d’exilés iraniens ont fait de même à l’EHESS ou à l’EPHE ; mais les compétences érudites sur l’Iran – hormis la connaissance du chiisme et des religions anciennes de la Perse – sont demeurées rares. Jamais la Sorbonne n’a prodigué de cours sur ce pays oublié, laissé aux spécialistes des services de renseignements…
Pontifier sur la commanderie du bien et le pourchas du mal, et sur sa traduction éradicatrice pendant des décennies, a peu enthousiasmé notre clergé intellectuel et médiatique national, en service minimum. Que faire du sort imposé aux femmes, aux opposants et à la société iranienne, essorée et ruinée par les aventures révolutionnaires au service de l’islam mondial ? La bataille du leadership islamique face à l’Arabie saoudite est passée par une lutte acharnée contre Israël, par le truchement d’un croissant chiite créé de toutes pièces – qui a implosé en 2024 – puis par l’aide directe au Hamas. La République islamique a exporté la révolution islamique dans le monde, associée à un actif terrorisme d’État. Elle a éliminé et terrorisé ses adversaires de par le monde – moins 250 opposants assassinés à l’étranger -, et précipité la désagrégation de Bruxelles-capitale, où son activisme précoce a « détruit » la capitale de l’Europe. Mais l’essentiel des violences de masse a été réservé aux opposants iraniens. Faute de correspondants, de savants, d’informations, d’ONG et de relais, il n’est pas simple de dresser le passif de ce régime.
Des dizaines de milliers d’opposants ou de quidams ont été pendus, torturés ou exécutés, par vagues, dans un relatif silence. Les pendus de Téhéran ont-ils vraiment intéressé notre intelligentsia ? Les Moudjahidins du peuple – opposants musulmans de gauche au chah puis, dès 1981, à la République islamique -, en dépit de leur militantisme incessant depuis 45 ans sur les trottoirs de Paris et place de la Sorbonne, dévoilant sans relâche les crimes du régime, ont excipé pour certains d’un parfum contre-révolutionnaire…
Or passées les exécutions de tortionnaires de la Savak ou de responsables militaires et politiques du chah (600 en 1979 ?), les exécutions massives en Iran ont commencé après le 20 juin 1981, suite à la répression sanglante d’une manifestation pacifique organisée par l’Organisation des Moudjahidins du peuple (Ompi). Depuis, on estime à plus de 120 000 le nombre d’exécutions politiques, dont 30 000 lors du massacre de l’été 1988. Suite à une fatwa de Khomeyni, les militants emprisonnés de l’Ompi et quelques autres avaient alors été exécutés pour venger la dernière offensive de la guerre de 7 000 moudjahidins aux côtés de l’armée de Saddam Hussein. Des dizaines de milliers d’autres personnes ont été exécutées depuis, même sans motifs directement politiques, la terreur étant l’objectif poursuivi. Les exécutions sont menées dans une logique de répression politique croissante. En 2025, selon Human Rights Watch, 1 500 condamnés à mort ont été exécutés en Iran, un record « depuis plus de 35 ans ».
Alors que le régime pourrait vaciller, Paris saura-t-il faire oublier ses errements coupables du XXe siècle ?
Pierre Vermeren
Depuis que le régime est confronté à des révoltes populaires de plus en plus vives, répression et condamnations à mort s’intensifient. La révolution des étudiants de juillet 1999 avait causé 7 morts, 200 blessés et 1 400 arrestations. Puis les exécutions capitales passent de 165 en 2000 à 246 en 2008. Mais avec les révoltes de la jeunesse et les mouvements de femmes de 2009 (Mouvement vert), 2017, 2019 et surtout 2022, suite à la mort de Mahsa Amini, la répression s’intensifie et se hisse au premier rang mondial (rapporté à la population) : 388 en 2009, 544 en 2012, 576 en 2022, 853 en 2023 (80 % des exécutés du Moyen-Orient selon Amnesty), 975 en 2024 et 1 500 en 2025. De 2010 à 2024, 241 femmes ont été exécutées.
Le présent soulèvement populaire en Iran a débuté le 28 décembre, par une grève au Bazar de Téhéran, ruiné par la chute de la monnaie. Mais la contestation politique s’embrase, entraînant derechef une palette de réactions du régime : apaisement factice, répression intelligente ciblant les meneurs, paralysie administrative et congés forcés, diversion et division (soutien manifeste aux monarchistes perçus comme moins dangereux), intimidations pour semer la peur et étouffer la mobilisation… Rien n’y fait et l’escalade s’accentue. Des milliers de vidéos rapportent que la contestation parcourt tout le pays (110 villes au 11e jour selon l’Ompi). Le régime concentrant ses forces à Téhéran, le 6 janvier (10 jours), deux villes de l’ouest du pays, Abdanan et Malekchahi, sont passées sous le contrôle des insurgés. Alors qu’Ali Khamenei, guide suprême depuis 1989, nommément conspué dans les rues par des foules (« Khamenei assassin, tu croyais vraiment à la victoire ? », « À bas le dictateur, à bas Khamenei »), appelle à « remettre à leur place » les « émeutiers », une dynamique insurrectionnelle semble s’organiser, accentuant la violence du régime dont des commissariats, des bases des bassidjis et des gardiens de la révolution sont attaqués et incendiés. Au 12e jour, 45 manifestants identifiés ont été tués, mais combien en réalité ? Déjà, on évoque des points de chute pour les dignitaires du régime, et des demandes de visas de notables sont adressées à la France, tandis que les oppositions s’activent : Maryam Radjavi à la tête du Conseil national de la résistance iranienne (dont les communiqués revendiquant l’action des « unités de résistance »), le monarque en titre, Reza Pahlavi, ou « Femme, Vie, Liberté » avec la Nobel Narges Mohammadi.
Si le soulèvement n’a pas encore atteint l’ampleur de celui de 2022 – en nombre de villes -, il semble nettement plus radical, et il toucherait toutes les classes sociales, ce qui lui confère la force du peuple à l’échelle nationale. Alors que le régime pourrait vaciller, Paris saura-t-il faire oublier ses errements coupables du XXe siècle ?
