Publié le

2 ans de guerre en Ukraine – La défaite de Mackinder

2 ans de guerre en Ukraine – La défaite de Mackinder

Mackinder, ça sonne un peu comme McKinsey mais c’est encore plus important pour comprendre la politique anglo-américaine en Ukraine. Depuis 120 ans, la géopolitique britannique et américaine vit de la théorie de Halford Mackinder, géographe d’Oxford, sur la nécessité de contrôler l’Ukraine, qui serait la clé du “heartland”, le territoire-clé pour la domination mondiale. Disciple simplificateur de Mackinder, Zbigniew Brzezinski, ancien Conseiller à la Sécurité Nationale de Jimmy Carter, avait expliqué, en 1997, dans Le Grand Echiquier, que la domination de l’Ukraine par les USA serait la première étape d’une destruction totale de la Russie, étape nécessaire pour aborder la guerre ultime pour la domination de l”Eurasie, avec la Chine, dans les meilleures conditions. La Guerre d’Ukraine peut donc être interprétée comme le choc ultime de la théorie de Mackinder sur le réel. D’une part, du fait de l’incapacité de l’OTAN à expulser la Russie du “territoire-pivot”; d’autre part du fait de l’irruption des BRICS comme des puissances, qui obligent à construire une autre carte du monde.

Sir Halford John Mackinder (1861_1947)

(Une version courte de cet article est parue sous le lien https://cap.issep.fr/notes-dactualite/)

En 1904 Halford Mackinder, titulaire de la chaire de géographie à Oxford publiait un article fondamental pour la géopolitique comme discipline académique mais aussi comme auxiliaire des décisions politiques: The Geographical Pivot of History.

Rarement un travail universitaire aura-t-il eu une telle longévité historique puisqu’aujourd’hui encore il sert de base à la planification stratégique américaine.

La théorie de Mackinder

Selon Mackinder, la surface terrestre est divisée en plusieurs parties :

+ Le centre (World Island): L’île mondiale centrale, comprenant les continents interconnectés d’Afrique, d’Asie et d’Europe (Afro-Eurasie). C’était la plus grande, la plus peuplée et la plus riche de toutes les combinaisons possibles de terres.
+ Le premier cercle extérieur Les « îles du large » (« Offshore Islands »), dont les îles britanniques, Hainan, l’archipel japonais, Madagascar, l’archipel malais, le Sri Lanka et Taïwan.
. Le deuxième cercle, « Les îles périphériques » (Outlying Islands), y compris les continents interconnectés d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud (les Amériques), ainsi que l’Océanie.

Pour le géographe d’Oxford, la question était le contrôle de l’Ile mondiale/centrale.

Le « territoire du cœur » (Heartland) se trouve au centre de l’île mondiale et s’étend de la Volga au Yangtze et de l’Arctique à l’Himalaya. Le Heartland de Mackinder était la région alors gouvernée par l’Empire russe, puis par l’Union soviétique.

L’objectif était, du point de vue des puissances maritimes, d’empêcher que l’une des puissances continentales s’emparât du Heartland durablement.

Prendre le contrôle du “Heartland”

Comme nous le disions, rarement une théorie scientifique aura-t-elle influencé à ce point la politique:

+ la politique britannique. Je renvoie aux travaux de Niall Ferguson sur les origines de la Première Guerre mondiale: l’auteur défend le point de vue selon lequel la Grande-Bretagne se serait trouvée devant une situation paradoxale en 1914: elle avait passé alliance avec la France et la Russie parce qu’elle les voyait comme ses deux principales rivales. La Grande-Bretagne ne souhaitait pas la guerre avec l’Allemagne. Elle y a été contrainte par l’Allemagne elle-même.

On complètera utilement la lecture de Ferguson par le point de vue russe très complémentaire de Natalya Naronitschskaïa.

Après la guerre, la Grande-Bretagne se réconcilie autant qu’elle le peut avec l’Allemagne et elle fait tout pour isoler l’URSS et empêcher l’extension de celle-ci en Europe orientale.

Aux yeux des Britanniques, le crime de Hitler est de vouloir prendre le contrôle du Heartland.

+ la politique américaine. Après la Seconde Guerre mondiale, les élites britanniques se rallient aux USA définitivement car le pays n’a plus les moyens d’imposer à lui seul le contrôle du « Heartland » . La Guerre froide s’expliquerait, dans cette perspective, par la volonté d’empêcher l’URSS de contrôler durablement le « Heartland ».

Pari gagné au-delà de toutes les espérances par les USA lorsque les Soviétiques se retirent de l’Europe centrale et orientale entre 1985 et 1990. C’est ce qui explique que les USA aient ensuite voulu pousser leur avantage comme ils l’ont fait.

Brzezinski, le grand simplificateur

Dans Le grand échiquier, paru en 1997, Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter (1976-1980) reprend Mackinder et le pousse jusqu’au bout. La domination de l’île-monde se jouera entre la Chine et les USA. Pour commencer, les Etats-Unis doivent casser définitivement la puissance russe.

Pénétration de la vie politique russe, expansion vers l’Est de l’OTAN, basculement de l’Ukraine à partir de la révolution orange, en 2004, tout s’explique très bien dans le cadre interprétatif de Brzezinski. Il avait même annoncé la première tentative de faire basculer l’Ukraine du côté occidental pour 2004!

L’élément inattendu pour les Américains a été bien entendu le redressement de la Russie, conduit par une grande partie de l’élite russe autour de Vladimir Poutine. C’est la vraie genèse de la Guerre d’Ukraine.

La Guerre d’Ukraine, l’avènement des BRICS et la fin de la théorie de Mackinder

La réaction mondiale à la Guerre d’Ukraine a surpris les Etats-Unis: la plupart des pays du monde n’ont pas rejoint l’Amérique du Nord ni l’Union Européenne pour imposer des sanctions à la Russie.

Dix-huit mois après le début de la guerre, en août 2023, le groupe des BRICS s’est même élargi. Les BRICS, ce sont au départ cinq pays: Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud. Aujourd’hui, ils sont dix: sont venus s’ajouter l’Arabie Saoudite, l’Egypte, les Emirats Arabes Unis, l’Iran et l’Ethiopie. Ensemble, ces pays pèsent autant que le G7 en part du PIB mondial (environ 30%)

Les BRICS sont en train de faire voler en éclats la vieille théorie de Mackinder, l’opposition entre puissance maritime et puissance continentale. L’Afrique du Sud et le Brésil ne rentrent pas dans l’opposition entre zones établie par le géographe britannique. Mais ce qui fait le mieux comprendre la dynamique en cours, c’est la carte des candidats aux BRICS en 2023:

Ce que ces deux cartes montrent bien, c’est l’émergence d’un nouvel axe géopolitique, allant de Vladivostok à Rio de Janeiro et qui menace d’isoler en partie le monde anglo-américain, en le rejetant aux marges.

On voit bien quel va être le dilemme pour l’Union Européenne: rester accrochée au monde anglo-américain ou, par ses liens avec l’Amérique Latine, par sa façade méditerranéenne et par le développement d’une politique eurasiatique (qui inclut une réconciliation avec la Russie) accrocher ses wagons à la dynamique des BRICS.

Pour la France, le défi est apparemment plus simple: nos nombreuses possessions outremer, qui nous permettent d’être présents sur tous les océans du globe, nous mettent de plain-pied avec les BRICS. Encore faudra-t-il avoir la volonté politique de repenser le monde à partir de la présence mondiale de la France et non plus de la simple Union Européenne.