par Mounir Kilani
Du bunker à Davos : Zelensky, qui tremblait pour sa vie en 2022, accuse aujourd’hui l’Europe d’être «perdue» et paralysée.
L’Ukraine n’est plus une cause : elle est devenue un piège géopolitique, un système de survie politique susceptible de se retourner contre ses propres soutiens.
Ah, quel chemin parcouru en quatre ans…
En mars 2022, Zelensky, planqué dans un bunker, tremblait au point que Naftali Bennett, l’ex-Premier ministre israélien, ait dû aller supplier Poutine en personne :
«Vous n’allez pas le tuer, hein ?»
Poutine, magnanime, jure par deux fois que non. Bennett appelle illico le bunker :
«Volodymyr, j’ai la garantie personnelle de Vladimir. À 100%».
Zelensky, la voix chevrotante : «Vous êtes sûr ?»
Bennett : «À 100%».
Deux heures plus tard, miracle : Zelensky sort du trou, caméra allumée, regard d’acier face au monde : «Je n’ai pas peur».
L’icône était née.
Et aujourd’hui, janvier 2026 ?
Le même homme, au Forum de Davos, toise l’Europe entière comme une bande de lâches désunis, traite ses bailleurs de fonds de mollusques paralysés, sous-entend que Trump est un narcissique imprévisible… tout en mendiant toujours plus d’armes, d’argent et de batteries Patriot.
Celui qui suppliait qu’on le laisse en vie envoie maintenant des uppercuts diplomatiques à ceux qui l’ont sauvé, et parade comme s’il était le seul adulte dans la pièce.
Le bunker est loin.
L’arrogance, elle, est restée. Et elle a grandi.
Depuis 2022, l’Ukraine a été au cœur d’un consensus occidental. Aujourd’hui, ce consensus se fissure. La séquence de Davos, en janvier 2026, pourrait bien marquer le moment où l’Ukraine cesse d’être perçue comme une cause à défendre et commence à être vue comme un problème à contenir.
Zelensky n’est plus simplement un président en guerre. Il est devenu le visage d’un système politique de guerre permanente, qui instrumentalise la morale, transforme la diplomatie en pression et confond la survie de l’État avec celle du pouvoir.
Lorsque la guerre devient une condition de survie politique, elle cesse d’être un moyen. Elle devient une pathologie. Et une pathologie, dans le corps géopolitique, est un risque à gérer.
La menace systémique : un pouvoir acculé, des risques incontrôlables
La vraie menace n’est pas un dérapage ponctuel. Elle est structurelle, prospective et cumulative. Alors que les négociations tripartites États-Unis-Ukraine-Russie venaient de s’achever à Abou Dhabi ce 24 janvier 2026 sans percée visible – et que des frappes russes massives frappaient Kiev et Kharkov pendant les discussions -, le système de pouvoir ukrainien, acculé, risque de basculer dans des comportements de plus en plus incontrôlables.
Ce qui suit relève de l’analyse de scénarios à risque dans des configurations de radicalisation avancée, et non d’une prédiction.
Risque d’escalade incontrôlée et d’actions irréversibles
Un pouvoir enfermé dans une logique de survie existentielle peut, dans certains scénarios extrêmes, ordonner ou tolérer :
- des opérations clandestines à haut risque (sabotages sous faux drapeau en profondeur en Russie ou sur des infrastructures européennes critiques) ;
- des frappes symboliques sur des cibles stratégiques russes (y compris en Crimée ou en mer Noire) ;
- l’emploi d’armes à longue portée fournies par l’Occident contre des objectifs interdits par les donateurs initiaux.
Ces actes, même limités, peuvent déclencher une chaîne de représailles incontrôlables, y compris des frappes russes élargies ou des cyberattaques massives contre l’Europe.
Cette dynamique s’inscrit dans le «dilemme du pourrissement», propre aux conflits gelés qui se réchauffent : l’incapacité à progresser sur le champ de bataille ou à la table des négociations pousse l’acteur le plus faible à engager des paris risqués pour briser la stagnation, jusqu’à internationaliser le conflit pour forcer ses alliés à intervenir.
Risque de sabotage actif des processus de paix
Tout accord réel - même partiel - menace directement l’architecture du pouvoir actuel. Cette situation génère un intérêt objectif à l’échec des négociations :
- un blocage interne par les factions radicales ;
- des provocations militaires synchronisées aux cycles diplomatiques ;
- la divulgation sélective d’informations classifiées.
Un tel sabotage risque de transformer une fenêtre de désescalade en point de non-retour.
Ce mécanisme rappelle la «paix introuvable» observée dans d’autres conflits prolongés (comme en Colombie avec les FARC ou au Sri Lanka avec les Tigres), où des factions bénéficiaires de la guerre, que celle-ci soit économique ou idéologique, ont activement torpillé les processus afin de préserver leur raison d’être et leur pouvoir.
Exportation massive et durable de l’instabilité
Les réseaux idéologiques, paramilitaires et sécuritaires forgés dans le conflit ne se dissoudront pas mécaniquement avec un cessez-le-feu. Dans une logique de fragmentation du contrôle politique, ils pourraient produire :
- une circulation transnationale d’armes vers d’autres zones de tension ;
- l’exportation d’idéologies ultranationalistes et de combattants ;
- la constitution de réseaux dormants capables d’actions de sabotage ;
- l’instrumentalisation indirecte des flux migratoires comme levier de pression.
Cette dynamique créerait une instabilité européenne diffuse mais durable. Le précédent des combattants revenus des conflits dans l’ex-Yougoslavie, en Tchétchénie ou au Moyen-Orient, qui ont alimenté le crime organisé et le terrorisme en Europe, sert de schéma directeur inquiétant.
L’Ukraine représente, à cet égard, une échelle et un niveau d’équipement inédits sur le continent depuis 1945.
Radicalisation accélérée de la gouvernance et effondrement interne
Le pouvoir devient de plus en plus :
- vertical et fermé ;
- sécuritaire et autoritaire ;
- opaque (marqué par des purges, la censure et un népotisme institutionnalisé) ;
- militarisé.
Cette dérive rend impossible toute transition démocratique réelle et prépare le terrain à des fractures internes violentes.
Ce processus de «bonapartisme de guerre», où le pouvoir exécutif s’hypertrophie et s’appuie sur l’armée et les services de renseignement au détriment des contre-pouvoirs, constitue une trajectoire classique des régimes en guerre longue. Il laisse une société politiquement appauvrie et polarisée, vulnérable à une implosion après la fin des hostilités.
Les racines de la dérive : comment l’État ukrainien est devenu un «système de guerre»
Pour comprendre cette dangerosité prospective, il faut cesser de regarder l’homme seul. Le problème n’est plus Zelensky lui-même : il réside dans le système de pouvoir qui s’est constitué autour de lui.
La transformation de l’État en appareil de guerre autonome
L’Ukraine n’est plus gouvernée comme un État civil en guerre, mais comme une structure militaro-politique intégrée, où :
- l’économie devient une économie de guerre permanente ;
- la diplomatie devient un outil de pression ;
- l’information devient une arme ;
- la morale devient un instrument de chantage ;
- la survie du pouvoir devient un objectif en soi.
Ce type de système ne cherche plus la paix : il cherche la reproduction de sa propre légitimité à travers le conflit.
Cette «économie politique du conflit» crée des rentes et des circuits de pouvoir parallèles qui deviennent addictifs. Comme pour les guerres civiles africaines, la guerre elle-même devient une activité économique, rendant sa cessation contre-intéressante pour ceux qui en profitent.
Le rôle de l’entourage : réseaux, factions, radicalisation
Autour de Zelensky s’est formé un noyau dur de pouvoir hybride, mêlant :
- des intérêts économiques liés à l’économie de guerre ;
- des réseaux sécuritaires (notamment la Direction principale du renseignement dirigée par Boudanov) ;
- des cercles idéologiques ultranationalistes ;
- des structures paramilitaires intégrées ou tolérées ;
- des acteurs issus de la sphère oligarchique reconvertie.
Ce système fonctionne selon une logique simple : plus la guerre dure, plus le pouvoir se consolide. La paix devient ainsi une menace existentielle pour ces réseaux.
La forte influence des bataillons de volontaires ultranationalistes intégrés à la Garde nationale (comme le Bataillon Azov) et leur montée en puissance politique illustrent cette symbiose dangereuse entre l’État et des acteurs non étatiques radicalisés – un phénomène observé en Israël avec les colons ou, de manière plus structurelle encore, en Irak avec les Popular Mobilization Forces (PMF), dont l’influence politique est devenue un facteur déstabilisant persistant pour l’État.
La normalisation de l’extrémisme comme outil politique
L’intégration d’éléments radicalisés dans l’appareil d’État n’est plus marginale : elle est devenue structurelle. Des groupes à la fois idéologisés, armés et politisés se sont mués en acteurs de pouvoir, capables d’influencer, de faire pression, de bloquer et d’exercer un chantage interne.
Ce processus enclenche un mécanisme dangereux :
- le pouvoir central devient l’otage de ses propres forces radicales ;
- toute tentative de compromis est perçue comme une trahison ;
- toute négociation se transforme en menace interne ;
- toute désescalade représente un risque de fracture violente.
Ce «piège de la radicalisation» est bien documenté dans les conflits asymétriques. En légitimant et en armant des factions radicales pour gagner la guerre, le pouvoir central en vient à perdre le monopole de la violence légitime, et avec lui, sa capacité à négocier la paix. L’Afghanistan des seigneurs de guerre en reste l’archétype.
Les signaux d’alerte : l’isolement diplomatique de Davos
Ce système, désormais entièrement tourné vers sa propre perpétuation, a trouvé sa manifestation la plus éclatante dans ses interactions sur la scène internationale. L’épisode du Forum économique mondial de Davos, le 22 janvier 2026, en offre la démonstration : il ne s’agit plus d’une simple erreur, mais d’un symptôme.
Zelensky ne s’y est pas présenté comme un chef d’État cherchant à rassembler des alliances fragiles, mais s’est érigé en accusateur public, en donneur de leçons, en procureur moral déclamant ses réquisitoires contre ses propres soutiens. Son discours, empreint d’agressivité, de posture victimaire et d’injonction permanente, dévoile un homme et un système irrémédiablement enfermés dans une logique de guerre totale, devenus incapables de distinguer alliés, partenaires, financeurs et adversaires.
Dans la même veine, Zelensky n’a pas limité ses critiques à l’Europe ou aux États-Unis : il a également pris pour cible des pays comme l’Iran et la Biélorussie, dénonçant leurs politiques internes et leur prétendue passivité, ce qui a suscité des réactions hostiles et renforcé l’isolement diplomatique de Kiev.
L’attaque contre l’Europe : une faute stratégique majeure
En accusant l’Europe d’inaction, de faiblesse politique et de paralysie, Zelensky a brisé un tabou fondamental : celui de la nécessaire reconnaissance – ne serait-ce que minimale – entre alliés.
Dans sa narration, l’Europe est dépeinte comme une entité inutile, fragmentée et dépendante. Ce discours ne bâtit aucune coalition : il génère du ressentiment, de la méfiance et de la lassitude politique. Or, dans une guerre longue, la lassitude est elle-même une arme stratégique. En humiliant ses propres soutiens, Zelensky accélère ce désengagement psychologique.
Cette rhétorique contraste vivement avec la posture diplomatique d’un Charles de Gaulle à la tête de la France Libre, depuis Londres puis Alger. Bien qu’entièrement dépendant du soutien britannique puis américain pour la survie de sa cause, de Gaulle a su manier avec une maîtrise redoutable un mélange de fermeté inflexible sur les principes – la souveraineté et la légitimité de la France – et d’un calcul stratégique constant visant à préserver, élargir et, surtout, ne jamais aliéner sa base de soutien indispensable. Son arrogance n’était elle-même qu’un instrument au service de cet objectif, jamais une fin en soi susceptible de provoquer la rupture.
Le rapport aux États-Unis : dépendance totale, arrogance totale
Sa posture vis-à-vis de Washington est encore plus dangereuse. Derrière un discours officiellement cordial se dissimule une rhétorique implicite de défi et de chantage moral permanent. L’Ukraine, pourtant structurellement dépendante, agit toutefois comme si cette dépendance n’existait pas – comme si elle s’était érigée en centre autonome de légitimité morale mondiale. Cette illusion est extrêmement périlleuse.
Cette dissonance incarne la «malédiction de l’allié faible» : plus l’asymétrie de dépendance est grande, plus le partenaire faible est susceptible de compenser par une surenchère rhétorique et des actions non coordonnées afin d’affirmer sa souveraineté – une dynamique qui risque de provoquer une rupture fatale avec son protecteur, à l’image du Sud-Vietnam en 1975.
La dérive morale et la posture victimaire permanente
En étendant ses attaques à des théâtres géopolitiques éloignés du conflit initial, Zelensky fait évoluer son discours vers un prêche idéologique global, progressivement déconnecté de sa légitimité originelle. Concernant la conduite des hostilités, il s’enferre dans une narration univoque, qui occulte les dynamiques d’escalade et nourrit une logique binaire de guerre totale, par essence incompatible avec toute solution politique durable.
Cette «universalisation» du conflit est une tactique à double tranchant. Si elle est susceptible de mobiliser un soutien idéologique, elle a aussi pour effet de diluer la spécificité de la cause et d’inviter à des comparaisons historiques et morales complexes. Ces dernières peuvent finir par se retourner contre leur auteur, en venant alimenter un contre-récit de «deux poids, deux mesures» au sein du Sud global.
L’impasse géopolitique et ses conséquences – Scénarios pour l’après-Zelensky
L’histoire géopolitique atteste d’une constante : les acteurs privés d’issue politique crédible deviennent les plus imprévisibles. Le système ukrainien est aujourd’hui enfermé dans une triple impasse :
- l’absence de victoire militaire réaliste ;
- l’impossibilité d’un compromis politique acceptable en interne ;
- l’insoutenabilité à terme du soutien occidental, dans un contexte où les États-Unis cherchent une sortie et où l’Europe apparaît fragmentée et fatiguée.
Cette configuration ne peut qu’engendrer des comportements de fuite en avant. Les erreurs de Davos ne sont pas de simples maladresses : ce sont les signaux d’alerte manifestes d’un pouvoir sous tension, radicalisé, prisonnier de ses propres contradictions et désormais perçu, non comme un atout consensuel, mais comme un problème à gérer dans un ordre international en pleine transition.
Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir comment soutenir l’Ukraine, mais bien comment endiguer les risques générés par son système de survie politique. Le dilemme occidental est désormais cruel : faut-il continuer d’alimenter, sans perspective claire, une machine de guerre échappant à tout contrôle ; ou amorcer un désengagement susceptible de précipiter un effondrement chaotique et d’ouvrir la voie à une victoire russe totale – un scénario lui aussi inacceptable ?
Face à cette cruelle impasse, trois scénarios prospectifs – tous périlleux – se dessinent :
1. Le scénario de la «pression managée»
Les Occidentaux, conscients des risques, tenteraient de reprendre la main en subordonnant strictement leur aide à l’adoption d’une feuille de route diplomatique et à des réformes internes de désescalade. Cette tentative de forcer une transition politique à Kiev se heurterait de front aux logiques du système de guerre, avec un risque élevé de rupture violente ou de chantage à l’effondrement.
2. Le scénario de l’»implosion contrôlée»
L’usure du front, la raréfaction de l’aide et les fractures internes finiraient par provoquer l’effondrement du régime, peut-être à l’issue d’un coup de force des factions les plus radicales ou, à l’inverse, les plus réalistes. L’Occident se trouverait alors confronté au chaos post-Zelensky, contraint de négocier dans l’urgence avec une mosaïque d’acteurs instables pour éviter un bain de sang et une ruée russe, tout en tentant de contenir l’exportation de l’insécurité.
3. Le scénario de la «crise catalytique»
Une action désespérée du système ukrainien – une frappe majeure sur le sol russe ou un sabotage d’infrastructure critique en Europe – déclencherait une escalade régionale forçant l’OTAN à intervenir directement ou, à l’inverse, à rompre tout lien dans la panique. Dans les deux cas, la guerre franchirait un seuil qualitatif, avec des conséquences imprévisibles pour la sécurité continentale.
La tragédie ultime réside en ceci : le système conçu pour défendre l’Ukraine se mue en sa plus grande menace. Non content d’éroder le capital de sympathie qui le maintenait à flot, il sacrifie l’avenir du pays sur l’autel de la survie immédiate du pouvoir et transforme une résistance en facteur d’instabilité régionale.
Davos ne constitue pas une anomalie ; c’est une fenêtre ouverte sur cette nouvelle réalité : l’Ukraine de Zelensky, à force de poursuivre la victoire à tout prix, est désormais au bord de perdre la paix – et d’entraîner d’autres acteurs dans sa chute. Dès lors, la priorité des chancelleries a cessé d’être la victoire ; elle est désormais la gestion de crise face à un naufrage annoncé – et la mise en quarantaine des risques qu’il engendre.
