
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La conversation entre Glenn et John Mearsheimer s’organise autour d’une thèse tranchante : Washington peut encore infliger des destructions massives, mais ne sait plus comment transformer sa force militaire en résultat politique. C’est là le cœur du raisonnement : une guerre lancée avec l’idée d’imposer une capitulation rapide se transforme en conflit d’usure dans lequel l’Iran conserve des capacités de riposte, des marges d’escalade et, surtout, le pouvoir de rendre le coût de la guerre insoutenable pour les États-Unis, pour Israël et pour l’économie mondiale. Mearsheimer ne se contente pas de dire que la campagne tourne mal ; il soutient que, sur le plan stratégique, le mal est déjà fait, parce qu’il n’existe ni issue crédible ni victoire décisive à imposer.
Le piège de l’escalade
Le premier point de la discussion est d’une simplicité brutale : la guerre ne se déroule pas comme Trump l’espérait, et cela n’a rien de surprenant, parce que Trump avait été averti avant de s’engager sur cette voie. Selon Mearsheimer, même dans certains milieux médiatiques américains et israéliens, on commence à reconnaître que l’Iran ne s’effondre pas et n’a aucune intention de se rendre. D’où la question décisive : si le temps joue en faveur de Téhéran, pourquoi les États-Unis ont-ils choisi cette voie ? La réponse est que Trump, selon Mearsheimer, voudrait déjà sortir du conflit, mais ne sait pas comment le faire, parce que personne n’est en mesure de raconter un scénario plausible de fin de guerre.
Mearsheimer introduit ici une distinction fondamentale. Si les États-Unis avaient obtenu une victoire totale, comparable à celle remportée contre l’Allemagne nazie ou le Japon impérial, la guerre serait déjà terminée : le vainqueur imposerait ses conditions au vaincu. Mais ce n’est pas le cas. Il n’y a eu aucune victoire décisive. L’Iran conserve des moyens, une volonté politique et une forte incitation à poursuivre le conflit en le transformant en guerre d’usure. Le problème pour Washington n’est donc pas seulement militaire, il est aussi politique : comment convaincre l’Iran de s’arrêter, si l’Iran sait qu’il peut encore frapper et s’il considère qu’un arrêt aujourd’hui ne servirait qu’à donner aux États-Unis le temps de revenir à la charge dans quelques mois ?
Mearsheimer insiste sur une autre erreur de perception de l’administration américaine : l’idée que les Américains et les Israéliens seraient les seuls maîtres du jeu, ceux qui décident quand la guerre commence, quand elle finit et à quelles conditions elle doit se conclure. Or, observe-t-il, le monde réel ne fonctionne pas ainsi. Les Iraniens aussi ont leur mot à dire. Et c’est précisément de cette sous-estimation de l’autonomie stratégique iranienne qu’est né le piège : Washington croyait pouvoir dominer l’escalade, c’est-à-dire contrôler le rythme, les paliers et les limites de l’intensification, mais elle a découvert que Téhéran pouvait lui aussi gravir l’échelle de l’escalade et le faire d’une manière extrêmement douloureuse.
La vulnérabilité du Golfe
C’est sur ce terrain que la discussion devient la plus concrète. Mearsheimer explique que si les États-Unis et Israël intensifient les bombardements et frappent des infrastructures critiques en Iran, l’Iran peut répondre en frappant des infrastructures critiques dans les États du Golfe et en Israël. Et il peut le faire avec une certaine facilité, parce qu’il dispose d’un grand nombre de missiles balistiques et de drones, dont beaucoup sont d’une grande précision, et parce qu’il évolue dans un environnement saturé de cibles vulnérables. Il ne s’agit pas d’une menace abstraite : c’est un levier matériel, immédiat et crédible.
Le passage le plus impressionnant concerne les États du Golfe. Mearsheimer les décrit comme extraordinairement vulnérables. Leurs infrastructures pétrolières sont concentrées dans quelques grands sites, faciles à identifier et à frapper. Mais surtout, il existe un second ensemble de cibles encore plus sensibles : les usines de dessalement. La discussion entre dans le détail et rappelle que Riyad dépendrait à 90 pour cent de l’eau produite par une seule installation clé ; l’Arabie saoudite dans son ensemble tirerait environ 70 pour cent de son eau des usines de dessalement, le Koweït 90 pour cent et Oman 76 pour cent. En d’autres termes, frapper ces installations revient à frapper la survie quotidienne de pays entiers. Sans eau, il n’y a pas de vie, et Mearsheimer le dit dans les termes les plus crus : il est possible de dévaster ces États, de frapper Abou Dhabi, de détruire l’infrastructure qui les maintient debout.
De là vient sa formule la plus dure : l’Iran dispose, en substance, d’une capacité de destruction assurée à l’égard du Golfe. Non pas au sens nucléaire classique, mais au sens d’une capacité à infliger des dommages si profonds qu’ils pourraient mettre en crise l’ensemble de l’architecture régionale. C’est pourquoi Mearsheimer juge illusoire l’idée américaine de dominer l’escalade. Si les sites pétroliers et les installations de dessalement du Golfe peuvent être détruits avec une relative facilitée, ce ne sont pas les États-Unis qui détiennent le contrôle total de l’escalade : l’Iran aussi possède une carte maîtresse, et cette carte touche au cœur même de l’économie mondiale.
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La limite de la seule puissance aérienne
Un autre axe central du raisonnement concerne l’histoire de la guerre aérienne. Mearsheimer prend le temps de reconstruire un long arrière-plan théorique. Il rappelle qu’avant la Première Guerre mondiale les guerres ne possédaient pas de dimension aérienne autonome ; puis, dans les années vingt et trente, s’est développée l’idée que le bombardement stratégique pouvait gagner une guerre à lui seul, en frappant le territoire ennemi, son économie, sa population et ses forces armées sans qu’il soit nécessaire de mener des opérations terrestres décisives. Mais l’histoire, dit-il, a démenti cette illusion. La Seconde Guerre mondiale et toutes les guerres suivantes ont montré les limites réelles de la seule puissance aérienne.
La conclusion est sans ambiguïté : les bombardements stratégiques peuvent être très utiles, mais ils ne gagnent pas à eux seuls une guerre contre un adversaire redoutable. Mearsheimer rappelle le cas de l’Irak en 2003 : les États-Unis ont commencé par une campagne aérienne, le choc et l’effroi, mais pour obtenir un changement de régime et une victoire décisive, ils ont tout de même dû engager des forces terrestres. Dans le cas iranien, au contraire, il n’y a pas de forces au sol, et Trump ne veut pas en engager. Ainsi, tout le pari américain se réduit à l’idée qu’il serait possible de l’emporter avec les seuls bombardements. Pour Mearsheimer, ce n’est pas une stratégie : c’est une illusion.
Le propos devient encore plus net lorsque Mearsheimer affirme que les États-Unis et Israël pourront certainement infliger à l’Iran une immense quantité de destructions, mais que cela ne signifie pas qu’ils feront plier le pays. Les précédents historiques montrent que des populations et des États peuvent subir des punitions dévastatrices et continuer à se battre. Il cite la Seconde Guerre mondiale, la Corée, le Vietnam. En outre, ajoute-t-il, il sera impossible d’éliminer tous les missiles balistiques et tous les drones iraniens : Téhéran continuera à lancer des attaques contre Israël, contre les États du Golfe et contre les ressources militaires américaines. La seule puissance aérienne ne produira donc pas, sauf miracle, une victoire décisive. Et Mearsheimer dit explicitement qu’il ne croit pas aux miracles.
Une erreur politique avant même d’être militaire
La discussion se déplace ensuite vers les responsabilités de la décision américaine. Ici, Mearsheimer est très précis : l’administration avait été avertie avant la guerre par au moins deux sources internes de premier rang. La première était le général Keane, figure très proche de Trump, rappelé de sa retraite et promu à la tête de l’état-major interarmées. Keane avait clairement dit au président qu’il n’existait pas d’option militaire praticable. La seconde était le Conseil national du renseignement, qui avait produit une étude selon laquelle il était improbable d’obtenir un changement rapide de régime et une fin rapide du conflit. Deux signaux, dit Mearsheimer, qui clignotaient devant le président comme des feux orange, sinon rouges. Trump les a ignorés.
Et ce n’est pas tout. Il existait déjà un précédent immédiat : la guerre de douze jours du mois de juin précédent entre Israël et les États-Unis d’un côté et l’Iran de l’autre. Dans ce cas, rappelle Mearsheimer, ce sont les Américains et les Israéliens qui ont voulu clore le conflit, non les Iraniens. La stratégie de décapitation n’avait pas fonctionné à ce moment-là et il n’y avait eu aucune domination de l’escalade. Cela aurait dû suffire à montrer que l’idée était erronée. Pourtant Trump s’est laissé entraîner de nouveau.
C’est ici qu’entre en scène Netanyahu. Mearsheimer soutient que le Premier ministre israélien a nourri l’illusion d’une victoire rapide, presque magique. Netanyahu aurait répété pendant des années que le régime iranien était vulnérable, qu’il suffisait de le frapper durement, de faire preuve de courage et de poursuivre le changement de régime pour qu’il s’effondre, laissant la place à des dirigeants plus modérés et plus dociles vis-à-vis des États-Unis et d’Israël. Tous les présidents avant Trump, y compris Biden, avaient évité ce piège. Trump, selon Mearsheimer, y est tombé, séduit par la promesse d’une victoire rapide et décisive qui ne s’est jamais matérialisée.
La critique s’élargit ensuite à la manière même dont Trump raisonne. Mearsheimer dit ouvertement que le président a dans la tête des images sans rapport avec la réalité. Il donne des exemples très concrets : l’affirmation que l’Iran ne posséderait que des armes imprécises, alors qu’il dispose en réalité de missiles balistiques et de drones très précis ; la déclaration absurde selon laquelle l’Iran posséderait des missiles Tomahawk ; la conviction d’avoir anéanti la capacité nucléaire iranienne, alors que, dans la discussion, il est soutenu que l’uranium enrichi à 60 pour cent serait resté intact même après les bombardements des sites nucléaires. Tout cela montre, pour Mearsheimer, un problème plus grave encore que le mensonge : la possibilité que Trump croie réellement à des choses fausses.
La crédibilité américaine et la rationalité de l’adversaire
L’un des passages les plus intéressants de la conversation est celui où Glenn introduit le thème du mensonge et de la propagande, en rappelant également le livre de Mearsheimer sur le mensonge dans la politique internationale. Mearsheimer développe ici une thèse contre-intuitive : les États mentent moins aux autres États qu’à leurs propres opinions publiques, parce que le mensonge n’est efficace que si celui qui l’écoute juge possible que vous disiez vrai. Lorsqu’on devient un menteur chronique, le mensonge perd sa valeur comme instrument. Et c’est pourquoi, ajoute-t-il, dans les démocraties libérales on peut voir davantage de mensonges adressés au public que dans les autocraties.
Quand la discussion se concentre sur Trump, la question se complique pourtant. Mearsheimer dit que, dans bien des cas, Trump ne ment même pas au sens classique, parce qu’il semble croire réellement à ce qu’il dit, même lorsque ces affirmations n’ont que peu ou pas de rapport avec la réalité. C’est, affirme-t-il, encore plus inquiétant. Dans d’autres cas, il ment ouvertement, mais ses mensonges sont inefficaces précisément parce que tout le monde sait qu’il ment. Il en résulte un double dommage : aucun véritable avantage stratégique et, en plus, une érosion de la crédibilité américaine. La discussion cite même le cas de l’attaque contre une école de filles où 160 adolescentes auraient trouvé la mort, certaines âgées de huit à dix ans, et le chaos des versions successives sur l’origine de la frappe, d’abord attribuée à un missile iranien puis associée de façon absurde à un Tomahawk. Pour Glenn et Mearsheimer, des épisodes de ce genre portent la crise de crédibilité des États-Unis à un niveau nouveau.
En parallèle, Mearsheimer renverse la représentation dominante de l’adversaire. L’Iran, dit-il, doit être considéré comme rationnel et capable de pensée stratégique. Il en va de même pour la Russie et pour Poutine, sans qu’il soit nécessaire d’approuver leurs choix. Réduire ces acteurs à des caricatures irrationnelles revient à construire des plans militaires sur des bases fausses. Et c’est précisément là, selon lui, que l’Occident montre sa faiblesse : face à des rivaux intelligents et froids, il expose une classe politique qui, trop souvent, ne semble pas comprendre les fondements mêmes de la stratégie.
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La Russie, la Chine et l’élargissement stratégique du conflit
La partie suivante de la discussion élargit le regard. Glenn demande quel rôle jouent la Russie et la Chine et comment la guerre contre l’Iran influence le front ukrainien. Mearsheimer répond que, pour Moscou, cette guerre est une excellente nouvelle. Les États-Unis y consument des ressources précieuses qui, autrement, pourraient être utilisées en Europe ou achetées par les Européens pour l’Ukraine. Des systèmes comme les Patriot et les THAAD sont employés au Moyen-Orient, et une partie d’entre eux est même redéployée depuis l’Asie orientale vers le Golfe, ce qui affaiblit à la fois le soutien à Kiev et la dissuasion face à la Chine.
Sur le plan économique aussi, la Russie, selon Mearsheimer, tire avantage du conflit. Si le flux de pétrole et de gaz en provenance du Golfe se réduit, la demande de pétrole et de gaz russes augmente mécaniquement. La discussion mentionne déjà le cas de l’Inde qui, souffrant des perturbations dans le Golfe, bénéficierait d’une plus grande tolérance américaine pour accroître ses achats de brut russe. Ainsi, ce qui devait affaiblir les adversaires de l’Occident finit par renforcer l’un d’eux.
Quant à l’aide apportée à Téhéran, Mearsheimer reste prudent mais très clair sur le fond. Il estime assez évident que les Russes fournissent du renseignement aux Iraniens et que cette aide rend la conduite de la guerre plus efficace du côté de Téhéran, tout en compliquant la défense américaine et israélienne contre les missiles balistiques iraniens. Il n’exclut pas non plus des aides énergétiques ou militaires plus substantielles, pas plus qu’il n’exclut un soutien chinois. L’argument de fond est simple : la Russie et la Chine ont un intérêt majeur à voir les États-Unis subir une défaite humiliante au Moyen-Orient. Et lorsqu’un acteur a un intérêt aussi fort, il reste rarement immobile.
L’Europe dans la position du vassal
Le dernier bloc de la conversation est peut-être le plus dur sur le plan politique. Glenn demande comment interpréter la position européenne, le soutien rhétorique de l’Union, le rôle de Merz, des Britanniques, de Macron et les conséquences économiques pour le continent. Mearsheimer répond que si la guerre s’intensifiait et que les pires scénarios évoqués au début de la discussion se réalisaient, les conséquences économiques pour l’Europe seraient catastrophiques. Les élites européennes le comprennent parfaitement et auraient préféré que cette guerre n’éclate jamais, parce qu’elle n’apporte aucun bénéfice au continent.
Et pourtant, poursuit-il, les Européens font presque toujours ce que veulent les Américains. Ils ne condamnent pas ouvertement les États-Unis et Israël pour l’agression et pour l’assassinat du dirigeant d’un pays étranger ; ils s’alignent, à l’exception de quelques cas comme l’Espagne. La raison, selon Mearsheimer, est la peur de voir les États-Unis réduire leur présence militaire en Europe ou laisser le continent à lui-même. Pour maintenir l’Alliance atlantique et préserver l’engagement américain, les élites européennes choisissent la soumission. Il traduit cette idée par une image brutale : lécher les bottes de l’Amérique et, dans ce cas précis, celles du président Trump.
Sa conclusion est que l’Europe ne compte presque pour rien dans l’équilibre réel de cette guerre. Elle peut peut-être aider à la marge, mais elle n’est pas en mesure d’influencer substantiellement le rapport de forces entre l’Iran, les États-Unis et Israël. Pendant ce temps, pourtant, ses intérêts sont ignorés. Trump regarde l’Europe avec mépris, dit Mearsheimer, et il n’y a aucune raison de penser qu’il se soucie des dommages subis par les Européens. Au contraire, si ces dommages affaiblissaient des élites européennes qu’il ne respecte pas, il pourrait même y voir un résultat positif.
Mearsheimer pousse alors le raisonnement plus loin. Il affirme qu’il serait dans l’intérêt de l’Europe de suivre le modèle espagnol, de s’opposer plus fermement à Washington, de diversifier ses relations avec la Chine, l’Inde, la Russie et d’autres acteurs, et d’utiliser cette diversification comme levier de négociation face aux États-Unis. Son idée est qu’une dépendance asymétrique détruit toute autonomie : si l’Europe dépend presque entièrement des États-Unis, alors que pour les États-Unis l’Europe n’est pas à ce point décisive, Washington disposera toujours d’un pouvoir de pression écrasant. Pour sauver même la relation transatlantique, dit-il paradoxalement, il faudrait plus d’équilibre et moins de subordination. Sinon, l’Europe continuera à choisir le pire des deux mondes : obéir aux États-Unis et en payer le prix.
La défaite avant la fin
La thèse finale de la discussion est donc limpide. Les États-Unis n’ont pas perdu parce qu’ils seraient incapables de bombarder ou de détruire. Ils ont perdu parce qu’ils ont ouvert un conflit sans pouvoir en raconter une fin plausible, en pariant sur une victoire rapide qui n’a pas eu lieu, en ignorant des avertissements internes, en surestimant le pouvoir de la seule aviation, en sous-estimant la rationalité de l’adversaire et en ouvrant un espace dans lequel l’Iran peut frapper le Golfe, déstabiliser l’énergie mondiale, user Israël, favoriser la Russie, alléger la pression sur la Chine et aggraver la crise européenne. La supériorité militaire américaine reste immense, mais elle ne coïncide plus avec une supériorité stratégique. Et c’est là, dans cette dissociation entre la force et le résultat, que Mearsheimer situe la véritable défaite : non pas à la fin de la guerre, mais au moment où une grande puissance continue à se battre sans savoir comment transformer la guerre en victoire.
