Publié le

Vers un monde de ruptures

Par Charles Gave
3 septembre, 2018

 

Je suis bien embêté, et le responsable est monsieur Trump.

Je m’explique.

Theodore Roosevelt, le Président US qui me rappelle le plus Donald Trump, avait coutume de dire que la diplomatie était chose facile : il fallait parler doucement et se balader avec une grosse massue. Monsieur Trump, quant à lui parle très fort et distribue des coups de massue à droite et à gauche avec beaucoup d’abandon. À l’évidence, il veut foutre en l’air le cauchemar globaliste de Georges Soros, et chacun peut voir qu’il y prend un grand plaisir.

Nous sommes en effet en train de changer de monde : jusqu’à monsieur Trump, nous vivions sur la croyance que les USA étaient une sorte de gentil « hégémon » dont le rôle principal était de maintenir leur prééminence « diplomatique et culturelle » en acceptant de passer et de respecter des accords de coopération économique qui pouvaient parfois leur être défavorables, mais le mythe restait que ce qui était bon pour la globalisation était bon « in fine » pour les USA.

Avec le nouveau Président, tout cela est fini. Ses slogans « America first » ou « Make America great again » l’annoncent crûment.

Le but de la nouvelle administration est de transformer l’ordre mondial pour qu’à nouveau il soit d’abord favorable à l’économie américaine et donc aux entreprises qui produisent aux USA, car il n’a guère de sympathie pour les « multinationales ». Et il a décidé à l’évidence de se servir de toutes les armes dont les USA disposent, à l’exception peut-être des forces armées, ce qui est déjà un gros progrès sur ses prédécesseurs. Que le lecteur en juge en gardant en mémoire que le Président Trump a un but et un seul : faire monter la rentabilité des entreprises produisant sur le sol américain.

Par exemple :

  • Le fameux Traité de Paris (qui n’en était pas un puisqu’il n’avait pas été entériné par le Senat des États-Unis) imposait des obligations gigantesques aux États-Unis, mais aucune à la Chine et à l’Inde, il en sort. Monsieur Erdogan met en prison un pasteur américain et ne veut pas le libérer ? Fort bien, la Turquie n’aura plus accès au dollar et du coup s’effondre économiquement. Le Président Obama avait signé un accord complètement idiot avec l’Iran ? Il l’annule et fait savoir que tous ceux qui commerceront avec ce pays ne commerceront plus avec les USA, et l’Europe de se coucher, en glapissant beaucoup cependant. Le principe est toujours le même : ou vous obéissez, ou le marché américain et l’accès au dollar vous sont fermés. Si quelqu’un a besoin de l’aide de USA, il doit donc venir la casquette à la main faire allégeance publique au suzerain et son cas sera — peut-être —examiné avec bienveillance.
  • Dans cet esprit, l’accès au dollar est rendu de plus en plus en plus difficile et des garanties juridiques doivent être données par tous ceux qui se servent du dollar, telles qu’une acceptation totale de la prééminence du droit Américain sur tout autre droit dès que le dollar est utilisé. Ainsi, les accords de paiement internationaux qui passent tous par Swift (le système de paiement international de droit belge) ceux qui commercent sont forcés de suivre les diktats de Washington puisqu’une grosse partie des paiements ont lieu en dollar. Et donc, ou vous obéissez, ou vous ne faites plus de commerce international, voilà qui est simple.
  • La protection militaire que les USA offraient à titre gratuit à nombre de pays, en particulier en Europe, va soit cesser, soit devenir payante. Pour la protection de l’Europe, monsieur Trump aurait demandé à la chancelière allemande environ $ 300 milliards par an de « tribut » … elle aurait répondu que l’on ne discutait pas d’argent entre amis, ce à quoi le Président US aurait rétorqué qu’elle n’était pas son amie… Ambiance.
  • Depuis des lustres, les USA vivent au-dessus de leurs moyens grâce au fameux privilège impérial qui leur permettait de payer leurs importations en donnant des billets verts plutôt qu’en donnant des marchandises, ce qui permettait à toute une série de pays du type de l’Allemagne de rester mercantilistes, en vivant en dessous de leurs moyens. Ce qui contribuait à la désindustrialisation des États-Unis. Trump leur fait savoir que s’ils ont besoin d’une demande pour acheter leurs produits, ils n’ont qu’à la créer eux-mêmes et qu’à partir de maintenant la demande américaine sera servie par des sociétés produisant aux USA, et voilà tout. Ce qui veut dire que les pays mercantilistes du style de l’Allemagne sont mal partis et vont devoir faire face à une forte baisse de la rentabilité de leurs sociétés, sauf bien entendu s’ils bâtissent à toute allure des usines aux USA.

Comme le lecteur peut s’en rendre compte, tout cela n’a rien à voir avec la « globalisation heureuse » de ce cher Attali. Le « parrain » est de retour et impose sa loi, sans considération aucune pour les états d’âme de ses vassaux. On est passé de tout ce qui est bon pour la globalisation est bon pour les États-Unis à : Les USA vont mettre en œuvre ce qui est bon pour les USA et tant pis pour le reste du monde. Voilà qui a le mérite d’être clair. Je ne dis pas : « c’est bien ou c’est mal ». Je dis simplement : « telle est la nouvelle réalité ». Inutile de dire que les hommes de Davos sont ivres de rage…

Mais du coup, cela rappelle à tout un nombre de pays qu’il existe une réalité essentielle en sciences politiques qui s’appelle la « souveraineté ». (C’est la notion que le Président Macron déteste entre toutes. Ceux qui la soutiennent, d’après lui, sont atteints de « la lèpre » et « veulent la guerre ».  Pauvre homme qui a l’évidence est totalement dépassé).

« Les Nations n’ont pas d’amis, elles n’ont que des intérêts », disait de Gaulle. Et du coup, un certain nombre de dirigeants qui ont cru aux promesses des Oints du Seigneur se retrouvent sans armée, sans indépendance financière, monétaire ou économique, ayant vendu leur droit d’aînesse pour un plat de lentilles.

Et donc le monde va se scinder en trois parties dont les formes se dessinent déjà :

  1. L’Hégémon et ses vassaux.
  2. Les pays qui ont préservé une certaine souveraineté et qui vont s’organiser entre eux : Chine, Russie, Asie du Nord et du Sud Est.
  3. L’Europe de l’Euro qui n’a plus ni armée, ni indépendance économique et financière, ni même une volonté d’exister et qui ne peut pas répondre au nouveau défi, empêtrée qu’elle est dans l’Euro (je m’explique plus bas).

Commençons par les USA : je n’ai pas le moindre doute que si les Républicains l’emportent aux élections de novembre, alors le durcissement américain augmentera de façon très forte et très violente.

Venons-en à l’Asie. Pour moi, il est évident que la Chine a vu le coup arriver et s’est préparée en conséquence. Ce que va faire la Chine est assez simple : elle va laisser fluctuer sa monnaie vis-à-vis du dollar tout en la faisant monter vis-à-vis des autres monnaies asiatiques. Le but de cette manœuvre est tout simple : elle dit aux pays d’Asie : « ça va devenir difficile de vendre aux USA, et donc venez vendre chez moi ».

En même temps elle va dire à l’Australie (charbon), à la Russie et à l’Iran (pétrole) : cessez de vendre vos matières premières en dollars, qui peuvent être bloqués par les États-Unis à tout moment si vous leur déplaisez et vendez-les-moi en Yuan, la monnaie chinoise. Et si du coup vous avez trop de Yuans, je vous les change contre de l’or par l’intermédiaire des marchés de Hong-kong que j’ai organisé pour cela.

Et d’ailleurs, si vous avez besoin de prêts pour développer vos infrastructures, il vous suffira de demander et on s’occupera de tout. Déjà les monnaies asiatiques suivent comme leurs ombres la monnaie chinoise, et ce depuis 2009, et le marché obligataire chinois a été ouvert aux étrangers, ce qui permettra d’investir les excédents d’épargne de ces pays tout en se constituant des réserves de change dans la monnaie du pays dominant dans leur zone.

Passons à l’Europe. Logiquement, c’est le moment ou les Allemands devraient massivement reévaluer leur monnaie (ils ont des excédents de leur commerce extérieur équivalents à 9 % de leur PIB, ce qui est insensé). Ce faisant, ils rendraient à nouveau compétitifs les appareils industriels français, italiens, belges ou espagnols tout en favorisant leurs propres consommateurs, ce qui permettrait à ces pays de redevenir indépendants et souverains vis-à-vis des USA, et donc de contrer monsieur Trump. Bien entendu, rien de tout cela ne peut se produire puisque nous avons l’Euro, et donc l’Allemagne ne peut réévaluer.

Mais alors, peut-être l’Euro dans son ensemble devrait-il dévaluer pour sauver les économies du Sud ?  Impossible, puisque cela serait une vraie déclaration de guerre de la part de l’Allemagne aux USA, que les entreprises allemandes sont dépendantes de Swift, et que l’armée allemande n’existe plus.

La bonne nouvelle est qu’un certain de pays en Europe ne sont pas dans l’Euro et ont gardé leur souveraineté monétaire, je veux parler de la Grande-Bretagne, de la Suisse et de la Suède. Ces pays se sont déjà autorisés à dévaluer leurs monnaies, préservant ainsi leur compétitivité industrielle, ce qui ne fera qu’accélérer la chute des pays du Sud et l’effondrement de leurs économies, puisqu’en plus d’être non compétitifs vis-à-vis de l’Allemagne et des pays asiatiques, ces pays vont se retrouver non compétitifs également contre la Suède, la Suisse et la Grande-Bretagne. …

Et encore bravo aux concepteurs de l’Euro.

Terminons avec les perspectives financières qui ne seront que le résultat de ces mouvements qui semblent inarrêtables, sauf si le Président US souffrait d’une défaite importante lors des élections de novembre de la part des mondialistes, ce que je crois peu probable.

Voici les grandes lignes autour desquelles pourrait s’organiser un portefeuille :

  • Les risques de rupture en Europe sont en train de s’aggraver de façon évidente (cf. Turquie et Italie), ce qui veut dire qu’il ne faut avoir aucune obligation dans la zone euro, qui sera le centre du maelstrom. Cette part obligataire doit être remplacée par du cash en dollars, en Yen, en livre sterling et en couronne suédoise. Elle devrait représenter environ 1/3 du portefeuille, ce qui fournira le capital nécessaire lorsqu’il faudra racheter en Europe après ou pendant la crise
  • cinquante pour cent des positions devrait être en Asie, une moitié en obligations du gouvernement chinois et l’autre moitié dans un indice représentant les actions en Asie et cet indice devra comprendre le Japon.
  • Le reste sera en cash en dollar ou en obligations très courtes du gouvernement US.

Il s’agit la d’un portefeuille extraordinairement défensif, sans doute aucun le plus défensif que j’ai recommandé depuis le début de ces chroniques

Pour conclure : pour être parfaitement honnête, les actions du Président Trump m’ont surpris par leur violence, et il me semble évident qu’il est déterminé à rétablir un ordre mondial qui soit beaucoup moins favorable à Wall Street et beaucoup plus favorable aux petites gens aux USA. Si les élections lui sont favorables en novembre, les pressions vont s’accentuer. Cela ne peut pas ne pas engendre une casse considérable, et le coup est parti.

 

Aux abris donc… Trump veut se payer les hommes de Davos et ça va faire mal.