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Vers un nouvel ordre mondial ?

par Jacques Sapir

Ce texte a été rédigé à la suite de la 65ème session du séminaire Franco-Russe co-organisé par le Centre d’Études des Modes d’Industrialisation de l’École de Guerre Économique (Paris) et par l’Institut de Prévision Économique de l’Académie des Sciences de Russie (Moscou). Ce séminaire s’est tenu les 3-5 juillet derniers à la fois en distanciel et en présentiel et a été hébergé dans les locaux de l’École de Guerre Économique que je tiens à remercier. Il a réuni des chercheurs français, russes, mais aussi arméniens et du Belarus. Il témoigne de la volonté de ces chercheurs de maintenir, en dépit des circonstances actuelles, une coopération scientifique entre la France et la Russie.

Ce texte est rédigé suivant les règles de Chatham House. Les interventions des participants sont anonymes. Par contre, des références sont faites aux documents présentés dans le cours du séminaire. L’auteur de ce texte remercie ses collègues pour les remarques et les contributions faites durant le séminaire. Il demeure seul responsable des erreurs et omissions du présent texte.

Les hostilités en Ukraine ont accéléré, mais non créé, un changement dans l’ordre mondial de première importance. L’ordre mondial, tel qu’il existait depuis la dissolution de l’URSS (1991) et tel qu’il dérivait de la seconde guerre mondiale a été mis à bas. La puissance dominante, les États-Unis, s’est vu contestée ; sa capacité à construire une hégémonie sur les autres puissances s’est probablement effondrée. Un groupe de puissances émergentes (cas de la Chine, de l’Inde et du Brésil) ou ré-émergente conteste non seulement son hégémonie, mais aussi se capacité à définir les institutions mondiales. L’organisation du monde, qui reposait sur le multilatéralisme définissant alors les modalités de la globalisation (ou « mondialisation ») et qui prétendait reposer sur des règles a-politiques est entrée en crise. Les relations internationales se sont brutalement repolitisées. Mais, cette re-politisation s’accompagne aussi d’une forme de désoccidentalisation du monde qui, dans les représentations des acteurs, peut s’apparenter à une seconde décolonisation, venant renouveler et achever le processus des années 1960 et 1970. Des termes nouveaux sont apparus, comme « Occident collectif » et « Sud collectif ». Si la circulation des marchandises, des flux financiers et des capitaux est remise en cause, c’est dans le domaine monétaire mais aussi le domaine informationnel que le polycentrisme et la fragmentation de l’espace sont les plus évidents. Le rêve d’un « village global » tel que l’avait défini McLuhan semble mort.

Ces transformations, et c’est en ceci qu’elles sont paradoxales, ont été initiées par l’ancienne puissance dominante, les États-Unis. Mais, elles lui ont échappé et ont acquis leurs dynamiques propres. Le dilemme de Triffin en est à l’origine[1].

La question centrale qui se pose désormais est de savoir si un ordre global pourra être recomposé ou si des ordres régionaux, maintenant certes des relations entre eux mais se développant de manière autonome et construisant leurs propres systèmes de valeurs et de représentations, ne seront pas la solution d’avenir pour les années qui viennent.

Le déclin de l’empire américain…

Les États-Unis disposaient, depuis le début de la dernière décennie du xxe siècle, d’une totale suprématie, tant militaire qu’économique, tant politique que culturelle. La puissance américaine rassemblait alors la totalité des caractéristiques du « pouvoir dominant » global, capable d’influencer l’ensemble des acteurs sans avoir à user directement de sa force et imposant ses représentations et son vocabulaire. Cette hégémonie, qui se traduisait aussi naturellement par l’adoption généralisée de règles de libre-échange avec le passage du GATT à l’OMC en 1994, va se déliter progressivement devant des crises financières que les États-Unis ne sauront et ne pourront contrôler (1997-99 et 2007-2009), des échecs militaires patents (en Iraq et en Afghanistan), et l’émergence rapide de nouvelles puissances (Chine, Inde, Brésil mais aussi désormais Indonésie et Turquie) ou d’anciennes ayant su se réinventer (la Russie).

La crise financière de 2007-2009, que l’on surnomme « crise des subprimes », et survenant après la « crise asiatique » (et russe) de 1997-1999, fut un moment important dans la remise en cause de l’ordre mondial qui était apparu en 1991-1992, tout comme elle fut un ébranlement majeur dans l’ordre économique.

L’ordre mondial, qui s’apparentait de fait à une Pax Americana, se décompose rapidement tant du fait des incapacités et des erreurs commises par les dirigeants des États-Unis que de la montée en puissance d’autres puissances. La globalisation, qui avait été acceptée comme cadre unique des activités économiques, commence en réalité à se déliter et à être remise en cause dès avant la crise de 2008-2010 avec l’émergence des BRICS.

Ce délitement s’accompagne aussi d’un renforcement partiel. Si les Etats-Unis perdent leur capacité à hégémoniser l’ensemble du globe, capacité qui était réelle au début des années 1990, ils renforcent progressivement leur contrôle sur leurs alliés européens. Ces derniers semblent désormais incapables de contester la dominance des Etats-Unis comme ils avaient pu le faire au sujet de l’invasion de l’Irak (2003). Le processus de prise de contrôle des Etats-Unis sur l’Union européenne, processus qui avait été entamé lors des guerres civiles des Balkans à la suite de la dissolution de la Yougoslavie et des opérations contre la Serbie au sujet du Kosovo, s’est largement développé avec l’intervention en Lybie et il est devenu évident dans la période qui va de la rupture des négociations avec l’Iran (2016) à la période actuelle.

Mais, ce renforcement local de la domination américaine doit beaucoup à la crise de légitimité politique qui mine les institutions de l’UE, institutions dont chaque avancée vers le fédéralisme laisse éclater les contradictions internes (le conflit franco-allemand sur la question de l’énergie en étant le dernier exemple) et le caractère dysfonctionnel. Chaque crise (celle de la COVID-19 et celle de l’énergie notamment) engendre une poussée vers le fédéralisme, mais qui met les institutions européennes en contradiction avec les valeurs de « démocratie » qu’elles sont supposées porter. Cela renforce la contestation souverainiste au sein de l’UE, et aboutit à des tensions multiples entre les pays membres de l’UE (Hongrie, Pologne, Autriche) sans oublier la sortie du Royaume-Uni de l’UE (le « Brexit »).

Les Etats-Unis ont perdu la mainmise sur ce qu’ils qualifiaient eux-mêmes « d’arrière court », autrement dit les pays d’Amérique Latine. L’émancipation progressive de ces pays hors de la tutelle des Etats-Unis, émancipation portée par le couple Brésil-Argentine (et probablement Chili), est un phénomène d’une ampleur bien plus considérable que la contestation portée par des États dits révolutionnaires (Cuba, Nicaragua, Venezuela). A cela il convient d’ajouter la perte d’influence des Etats-Unis au Moyen-Orient, perte qui est devenue évidente avec la nouvelle politique de pays comme l’Arabie saoudite, la Turquie et les Émirats arabes unis, mais qui était en gestation depuis l’échec de l’invasion de l’Irak en 2003 et l’incapacité des Etats-Unis à reconstruire le pays pour en faire un allié constant.

Les Etats-Unis sont donc confrontés à un déclin multiforme, déclin économique (validant l’idée du « dilemme de Triffin »), mais aussi déclin dans les capacités géopolitiques, déclin militaire (échec de la guerre en Irak, retrait catastrophique de l’Afghanistan en 2021), et enfin déclin d’influence avec la montée d’organes de presse et de médias issus des « nouveaux » pays et contestant de plus en plus la domination informationnelle américaine.

L’émergence des BRICS : pôle de reconstruction d’un nouvel « ordre mondial » ?

Il convient ici de rappeler que les BRICS sont au départ une idée « occidentale » et financière (marchés émergents). Cette idée est directement issue de la sphère financière (Goldman Sachs – 2003). Mais, les pays dits « émergents » se sont réappropriés cette idée et l’ont progressivement transformée dans un sens radicalement nouveau. Aujourd’hui, vingt ans après l’apparition du sigle sous la plume d’un analyste de Goldman Sachs (Jim O’Neil), le sens de ce sigle devient de plus en plus synonyme avec « Sud Collectif » dans une opposition à un « Occident Collectif » que l’on peut aussi appeler « Nord Collectif ».

L’institutionnalisation progressive des BRICS, entamée en 2005 s’accélère après la crise de 2008-2010 (création de la Nouvelle Banque de Développement, sommets annuels réguliers, création d’un secrétariat). Cette institutionnalisation transforme le groupe de pays en une structure proposant un mode de développement alternatif proposant désormais des crédits (via la NBD) aux autres pays en développement et mettant en œuvre des projets dont le plus connu est celui des « nouvelles routes de la Soie » mais aussi des projets russes et indiens. À travers la constitution de sources de financement alternatives, ils deviennent une référence pour ce que l’on appelle le « Sud Collectif ».

Le groupe des BRICS a changé une nouvelle fois de nature depuis 2022 avec la montée du nombre des demandes d’adhésion (19 pays dont 8 identifiés). On remarquera la présence d’un pays de l’OTAN parmi les pays ayant demandé leur adhésion. Son PIB cumulé, calculé en PPA, dépasse désormais celui du G-7.

Tableau 1

Membres et pays affiliés au G7, groupe des BRICS et à l’OCS

Pays du G-7 Pays membres des BRICS Pays membres de l’OCS
Canada
France

Allemagne

Italie

Japon

Royaume-Uni

Etats-Unis

Brésil
Chine

Inde

Russie

République d’Afrique du Sud

Chine
Inde

Russie

Iran

Kazakhstan

Kirghizistan

Ouzbékistan

Tadjikistan

Pakistan

Pays considérés comme des « alliés » des pays du G-7 Pays ayant demandé leur adhésion aux BRICS Pays partenaires ou observateurs
Australie
Autriche

Belgique

Grèce

Hongrie

Irlande

Corée du Sud

Pays-Bas

Nouvelle Zélande

Norvège

Pologne

Portugal

Roumanie

Singapour

Espagne

Suède

Algérie
Argentine

Arabie saoudite

Bahreïn

Égypte

Émirats arabes unis

Indonésie

Iran

Turquie

Arménie
Afghanistan

Azerbaïdjan

Belarus

Cambodge
Mongolie
Népal
Sri Lanka

Turquie

Le poids des BRICS se conjugue avec le développement de l’Organisation de Coopération de Shanghai. L’OCS fut, initialement, conçue comme une organisation de sécurité régionale, chargée de traiter les problèmes issus de la déstabilisation de l’Afghanistan. Elle tend, progressivement, à étendre son domaine de compétence.

Graphique 1

Source : FMI via présentation de Jacques Sapir, CEMI-EGE

Les données pour 2022 sont des estimations.

Les données pour 2023 et 2024 sont des prévisions

On voit dès lors deux dynamiques d’expansion différentes, mais qui sont peut-être appelées à se conjuguer. Les BRICS vont s’étendre d’emblée mondialement, même si cette extension touche des pays à des niveaux différents de développement. Cela correspond à une volonté de s’autonomiser par rapport à des institutions de développement et des règles qui sont considérées comme étant dominées ou imposées par les pays du « Nord ». L’OCS, quant à elle se développe du fait d’un besoin de sécurité exprimé par un certain nombre de pays. Pour l’instant, ces pays sont presque tous, à l’exception du Belarus, dans la même « région ». Mais, la question de savoir si l’OCS est appelée à rester purement une organisation régionale, centrée sur l’Asie centrale, ou si elle est appelée à étendre son aire géographique pour y inscrire l’Océan Indien, voire une partie du Moyen-Orient se pose. De fait, elle s’avère porteuse d’un projet de sécurité alternatif aux organisations liées aux Etats-Unis et à l’OTAN.

Outre l’OCS, une autre organisation régionale a joué un rôle important dans la solidification d’un bloc autour de la Russie, c’est la Communauté Économique Eurasiatique. Le 1er janvier 2012, les quatre États (Biélorussie, Kazakhstan, Arménie et la Russie) établirent l’espace économique commun qui garantit le fonctionnement effectif du marché commun pour les biens, les services, le capital et le travail, et établit des politiques industrielles, de transports, énergétiques et agricoles cohérentes. La Commission eurasiatique suprême (composé des chefs économique eurasiatique sert d’agence régulatoire d’États de l’Union) se déroule une fois par an pour l’Union douanière eurasiatique, l’espace économique commun et l’union économique eurasiatique. l’Union économique eurasiatique peut être considérée comme étant la continuité de cette union économique. Elle a signé des accords avec la Corée du Sud (2017) puis avec la Chine et l’Iran (2018).

Les BRICS sont devenus, tant par le projet que par la force des choses, une forme de regroupement d’un « Sud Collectif » face à un « Occident collectif » à partir du début des hostilités en Ukraine. L’importance des BRICS dans les exportations, mais aussi dans la croissance mondiale, n’est plus à démontrer.

Graphique 2

Source : FMI via présentation de Jacques Sapir, CEMI-EGE

Le développement désormais rapide, et même « explosif » du commerce de la Russie avec les pays asiatiques et ceux du Moyen-Orient, le renforcement du commerce de la Chine avec ces mêmes pays, peut constituer une indication des tendances à venir. Le rôle en matière de sécurité de la Chine et de la Russie va tendre à se renforcer, probablement en lien avec celui de l’Inde, dans des zones comme l’Océan indien, mais aussi l’Afrique et le Moyen-Orient. Le récent accord entre l’Arabie saoudite et l’Iran, qui a été signé sous l’égide de la Chine, la politique de distanciation de l’Arabie saoudite par rapport aux Etats-Unis et son rapprochement commercial avec la Russie (que ce soit dans le cadre de l’OPEP+ ou dans des relations bilatérales), la décision, enfin, d’utiliser le Yuan et non plus le dollar américain dans un certain nombre de transactions pétrolières et gazières, est un bon indicateur de l’interpénétration entre les logiques géopolitiques et de sécurité et les logiques commerciales.

La sous-représentation des pays des BRICS dans les principales institutions financières internationales pose aussi un problème majeur, et fait apparaître ces institutions comme une émanation des pays du « Nord », légitimant d’autant la construction d’institutions spécifiques aux pays du « Sud ».

Tableau 2

Part des pays des BRICS dans les institutions financières internationales

Banque Mondiale IDA MIGA FMI Quota pour les DTS
Nombre de votes % of total Nombre de votes % of total Nombre de votes % of total Nombre de votes % of total Millions % of total
Brésil 54,264 2.11 478,0 1.66 2,83 1.3 111,9 2.22 11,0 2.32
Russie 67,26 2.62 90,65 0.31 5,752 2.64 130,5 2.59 12,9 2.71
Inde 76,777 2.99 835,2 2.89 1,218 0.56 132,6 2.63 13,1 2.76
Chine 131,426 5.11 661,0 2.29 5,754 2.64 306,3 6.08 30,5 6.41
RAS 18,698 0.73 74,37 0.26 1,886 0.86 32,0 0.63 3,1 0.64
Total 348,425 13.56 2,139,1 7.41 17,44 8.0 713,2 14.15 70,6 14.84
Signification des acronymes : IDA, International Development Association; MIGA, Multilateral Investment Guarantee Agency, FMI, Fond Monétaire International, DTS, Droits de Tirages Spéciaux (gérés par le FMI)

Source: Liu Z. & Papa M., “Can BRICS De-dollarize the Global Financial System” in Elements in the Economics of Emerging Markets, Cambridge University Press, January 2022, Table 5, p. 56.

L’émergence d’une dé-globalisation et ses conséquences

On est bien, et ce depuis maintenant plusieurs années, en présence d’un phénomène de « dé-globalisation » ou de « démondialisation ». Ceci fut reconnu par le FMI et plusieurs autres institutions internationales.

On constate donc un important recul du multilatéralisme depuis les années 2010, signalé par les organisations internationales. Il prend la forme des mouvements de « re-shoring » ou de « friendly shoring » et, globalement, de mesures protectionnistes qui inquiètent de plus en plus les institutions du « Nord »[2]. Ces mesures protectionnistes ne se limitent pas à des restrictions aux importations mais concernent désormais de plus en plus des restrictions aux exportations, qui sont souvent prises dans des domaines considérés comme « stratégiques ».

Ce phénomène s’accompagne d’une stagnation, voire d’une régression, du commerce mondial en pourcentage du PIB, stagnation qui semble dater de la crise financière des 2007-2009. Rétrospectivement, cette crise apparait bien comme une crise majeure de la mondialisation dont toutes les leçons ne furent pas tirées.

Nous sommes désormais confrontés à un monde qui ne peut plus être régi par des règles uniques a-politiques. La fin de la globalisation se mesure essentiellement par le retour du POLITIQUE (et non de « la politique ») au sein des relations internationales, soit le « rapport ami / ennemi ». La démondialisation qui se déroule devant nos yeux est mue par le retour des nations et la crise du multilatéralisme, n’était autre que le retour du politique à l’échelle mondiale.

Le phénomène de la mondialisation, et ce qui l’avait constitué en un « fait social » généralisé, était un double mouvement : la combinaison, mais aussi l’intrication, des flux de marchandises et des flux financiers ET le développement d’une forme de gouvernement (ou de gouvernance) où l’économique semblait devoir l’emporter sur le politique. En effet, la « mondialisation » se caractérise par un double mouvement où l’on voit les entreprises tenter de prendre le pas sur les États et les normes et les règles sur la politique. Ce processus aboutit à la négation de la démocratie. Or, sur ce point, nous ne pouvons que constater une reprise en mains par les États de ces flux, un retour victorieux du politique. Ce mouvement s’appelle le retour de la souveraineté des États.

Ce phénomène, il convient de le rappeler, fut initié par les États-Unis

En effet, cette remise en cause du multilatéralisme a été initiée, en réalité, par l’un des pays qui avaient le plus fait pour l’imposer : les États-Unis. La mise en place de diverses mesures, comme le Foreign Corrupt Practices Act, loi votée en 1977 mais qui a pris toute son importance avec une modification de 1998 et son application agressive à partir des années 2000, et le Foreign Account Tax Compliance Act de 2010. Le retrait américain de l’accord de Vienne avec l’Iran (le Joint Comprehensive Plan of Action), a joué un rôle d’accélérateur. En effet il n’a pas exclusivement visé à isoler l’Iran par le biais de sanctions économiques. Par crainte de représailles du fait de l’application extraterritoriale du droit américain, la dénonciation de cet accord a permis de frapper la France et l’Allemagne. De fait, ces mesures ont poussé des pays à prendre, de manière concertée, des « contre-mesures ».

Les États-Unis apparaîtront donc historiquement comme le pays qui a initié la destruction d’un ordre dont ils étaient pourtant le principal bénéficiaire.

La destruction de l’ordre ancien pose cependant plusieurs problèmes :

Le nouvel ordre résultera-t-il de l’émergence d’une nouvelle « hyper-puissance » (comme dans le cas des États-Unis qui avaient succédé à la Grande-Bretagne) ou bien verra-t-on un ordre international se constituer progressivement sur une base multipolaire ?
La construction d’un ordre mondial fondé sur la multipolarité pose à son tour la question de savoir si termes et des notions communes pourront émerger entre ces différents pôles. Entreront-ils dans une logique où la coopération dominera sur la concurrence ou bien la concurrence (sous la forme d’un polycentrisme actif) prendra-t-elle le pas sur la coopération ?
A quel rythme se fera le changement ? Pourrait-il se produire de manière « catastrophique » après une nouvelle crise (ou guerre) internationale, ou, au contraire, sera-t-il caractérisé par une période de transition relativement longue permettant aux institutions potentiellement en concurrence de trouver de modes de concertation et de régulation ?
Ces diverses questions résument bien la complexité des problèmes soulevés par la fin d’un « ordre ancien » et par l’émergence d’un « nouvel ordre ». Ainsi, même dans le cas de l’émergence de l’ordre post-seconde guerre mondiale, la période de mise en place s’étale de 1944 au début des années cinquante avec l’émergence du mouvement de décolonisation, la stabilisation progressive du FMI et celle du GATT. On ne doit pas, non plus, opposer de manière trop simpliste une construction par la concertation et une construction à travers l’émergence d’une nouvelle puissance dominante. Dans le premier cas, certains pays ont à l’évidence plus de poids que d’autres et dans l’émergence d’une nouvelle puissance dominante, des éléments de concertation seront nécessairement présents. Ce qui peut sembler exclu c’est la répétition d’une situation comme celle des années 1990-1992 avec l’émergence, à l’époque acceptée, des États-Unis comme puissance universellement dominante.

Un cas d’application du Polycentrisme : le système monétaire international

Il faut constater que l’ordre international s’est aussi délité dans le domaine monétaire. Celui-ci reposait, depuis la fin des accords de Bretton-Woods en 1973, sur un système que l’on peut qualifier d’étalon-dollar. Ce système a toujours été relativement dysfonctionnel, mais il l’a été de plus en plus depuis les années 2000.

La thèse défendue par Michel Aglietta d’une « fin des devises-clefs »[3], remplacées par des monnaies multinationales a, pour l’instant, été un échec. La dimension de « bien public » d’une monnaie internationale, même si elle est incontestable, n’a pas été suffisante pour engendrer la création d’une véritable monnaie internationale. La part de l’Euro, qui était justement une tentative en ce sens[4], reste significativement inférieure à la part des monnaies européennes dans les réserves de changes des Banques Centrales avant 1999.

Graphique 3

Source : COFER, FMI (via la présentation de J. Sapir)

Cette incapacité de l’Euro à se hisser à la hauteur des ambitions de ses partisans a été attribuées à diverses causes : manque d’un référent politique sur lequel s’appuyer et problèmes liés à la structure de gouvernance, dilemme de Triffin inversé (la Zone euro est généralement en excédent commercial vis-à-vis du reste du monde), crises successives qui ont agité la Zone Euro.

Si tant le Dollar que l’EURO baissent, cela est dû à la montée des « autres monnaies » utilisées comme réserves par les banques centrales. Il est donc clair, et cela dès 2010, que l’on est en présence d’une tendance à la fragmentation du système monétaire international, tendance en partie induite par des raisons de sécurité géopolitiques.

Graphique 4

Source : COFER, FMI, via la présentation de J. Sapir

La montée des « autres monnaies » dans les réserves internationales, montée qui est un indicateur sûr du processus de fragmentation du système monétaire international, s’est accélérée à partir de la crise de la Covid-19. Mais elle existait déjà avant elle. Le point important est que la part du Dollar des États-Unis a quant à elle accélérée sa baisse avec la crise sanitaire puis, après un petit rebond lié au début des opérations militaires en Ukraine, rebond qui peut être lié au rôle de direction de l’OTAN joué par les États-Unis, a recommencé à baisser fortement, en dépit peut-on dire de ce rôle. Ce point est important, même si son interprétation est pour l’instant difficile : les États-Unis paient-ils la relative inefficacité du soutien de l’OTAN à l’Ukraine ou bien le Dollar subit il la conséquence de la diversification des monnaies de paiements dans le cadre de ce qu’il faut bien appeler un processus de « dé-dollarisation » ?

Graphique 5

Source : COFER, FMI, via la présentation de J. Sapir

Dans ce contexte, la perspective d’une « monnaie des BRICS » est intéressante, mais ce projet est, et sera, complexe à mettre en œuvre. Il va poser le problème de l’implication de pays ayant des tailles économiques très différentes. Cette monnaie, si elle voit le jour, sera de plus une « monnaie commune » et non une « monnaie unique » sur le modèle de l’Euro. De plus, il n’est pas encore décidé si cette monnaie servira uniquement pour les transactions à l’intérieur des BRICS, auquel cas il s’agirait d’une forme de chambre de compensation pour les échanges entre pour les pays considérés, ou si elle sera une monnaie capable de traiter les échanges entre les pays des BRICS (y compris les nouveaux adhérents) et le reste du monde. Ce projet ne peut être qu’un projet partiel et à long-terme et ne pourra déboucher que d’ici plusieurs années. Il n’en reste pas moins extrêmement intéressant et il apporte une pierre supplémentaire au polycentrisme monétaire qui est en train de se mettre en œuvre.

La tendance à la perte d’influence du dollar est ancienne mais elle est lente. Elle vérifie le « dilemme de Triffin » et s’est accompagnée de la réduction de la part dans l’économie mondiale occupée par l’économie des États-Unis. Pour des raisons institutionnelles, comme son utilisation massive comme unité de compte sur de nombreux marchés de matières premières, comme pour des raisons d’opportunité pratique.

Dé-globalisation et de-occidentalisation du monde

La « dé-globalisation » que l’on constate est en train de prendre la forme d’une fragmentation de l’espace international en des « blocs » plus ou moins antagoniques. Les hostilités en Ukraine ont tendu à durcir les antagonismes comme on le voit avec des propositions visant à transformer le G-7 en un « OTAN » économique. Mais, ces hostilités n’ont pas créé le phénomène. Il était en germe depuis 2014 et l’expulsion de la Russie du G-8 ainsi que depuis la montée du contentieux commercial entre la Chine et les États-Unis et l’affaire « Huawei ».

Cette fragmentation est clairement visible dans l’espace monétaire et financier. C’est sans doute là que la conflictualité potentielle est la plus élevée. En effet, l’éclatement actuel rend peu probable la constitution d’un nouveau « Bretton Woods » (1944), voire de nouveaux « Accords de la Jamaïque » (1971) qui impliqueraient l’émergence d’une forme de consensus international. Ce consensus n’est pas inenvisageable. Mais il reste, à l’heure actuelle, très peu probable et il impliquera, pour se constituer, que les différents blocs fassent de manière consciente des compromis.

Sur ce point, il convient de dire que la menace d’une « confiscation » des avoirs russes gelés par les décisions des États-Unis et de l’Union européenne, fait peser un risque majeur sur les flux financiers et les IDE à l’échelle internationale. En effet, si l’on passait d’un « gel » à une « confiscation », outre le fait que des mesures de réciprocité seraient certainement prises par la Russie, le message qui serait envoyé au « reste du monde » serait que les pays constitutifs de « l’Occident Collectif » ne respecte pas la propriété d’autrui. Notons que des gestes de cette nature, mais symboliquement bien moins forts, ont été déjà pris par les États-Unis à propos de l’Irak (où l’on pouvait cependant argumenter la disparition de l’État irakien suite à l’invasion par les États-Unis) et de l’Afghanistan. Un tel geste remettrait en cause la sécurité des capitaux et des investissements (en particulier les investissements faits par les fonds souverains) à l’échelle du monde et il provoquerait une cassure dans les mouvements financiers et les flux des IDE entre les pays de « l’Occident Collectif » et le reste du monde.

La décision des pays producteurs d’hydrocarbures du Moyen-Orient de commencer à « sortir » de la zone dollar, décision que l’on peut relier à cette menace de confiscation des avoirs russes, est certainement la forme la plus significative de cette fragmentation monétaire.

La « dé-globalisation » est aussi largement une « désoccidentalisation » du monde qui se traduit avant tout – mais pas uniquement – dans la contraction de l’influence de l’Europe.

Le « village global » (Mc Luhan) ne parle plus seulement anglais. On constate une montée des représentations divergentes du « Sud » par rapport aux représentations du « Nord ». Cette montée des représentations divergentes est aussi le résultat de la montée des médias du « Sud » (Inde, Indonésie, Singapour, mais aussi Afrique du Sud, Nigéria, Kenya, et aussi Brésil et Argentine). De ce point de vue une comparaison doit être faite entre la situation au moment de l’opération internationale au Koweit (1991) où les représentations américaines (via CNN) étaient largement dominantes et la situation actuelle marquée par une pluralité des médias et des vecteurs d’information, avec une émergence rapide des médias et vecteurs du « Sud ». Les pays de « l’Occident Collectif » devront s’habituer à ne plus être dominants dans l’information, voire à être de plus en plus marginalisés.
L’Europe, au sens de l’Union européenne, est certainement la plus touchée par ce phénomène car elle a abdiqué toute autonomie politique et n’a pas su construire un « soft-power » global. De ce point de vue la crise dans le processus de marche vers le fédéralisme européen est manifeste. Si, à chaque nouvelle crise économique (crise de la dette après la crise des « subprimes », crise de la Covid-19, crise de l’énergie) des tentatives pour faire avancer l’UE vers un modèle fédéral sont prise, chacune de ces tentatives ne fait que mettre plus en évidence le problème de crise de légitimité du mode de gouvernance de l’UE et l’entraine toujours plus loin du champ réellement politique vers des champs techniques mais où la mise en œuvre d’éventuelles mesures se heurte à nouveau à une question de légitimité politique.
Les perspectives de la croissance mondiale ne font que traduire ce mouvement à la dé-occidentalisation » du monde et à sa dé-européanisation.

Tableau 3

Taux de croissance par groupes de pays depuis la crise de la Covid-19

2019 2020 2021 2022 2023 2024
Monde 2,80% -2,80% 6,30% 3,40% 2,80% 3,00%
Économies avancées 1,70% -4,20% 5,40% 2,70% 1,30% 1,40%
Dont : Union européenne 2,00% -5,60% 5,60% 3,70% 0,70% 1,60%
dont : Zone EURO 1,60% -6,10% 5,40% 3,50% 0,80% 1,40%
États-Unis 2,30% -2,80% 5,90% 2,10% 1,60% 1,10%
Japon -0,40% -4,30% 2,10% 1,10% 1,30% 1,00%
Économies émergentes et en développement 3,60% -1,80% 6,90% 4,00% 3,90% 4,20%
dont :
Économies émergentes d’Asie 5,20% -0,50% 7,50% 4,40% 5,30% 5,10%
Économies émergentes d’Europe 2,50% -1,60% 7,30% 0,80% 1,20% 2,50%
2023 and 2024 are forecasts. 2022 are estimates.

Source: IMF, World Economic Outlook, Appendix A,

https://www.imf.org/en/Publications/WEO/Issues/2023/04/11/world-economic-outlook-april-2023#statistical

Il faut espérer que cette constitution de « blocs » antagoniques permettra cependant le maintien de flux commerciaux et financiers entre ces blocs. Dans ce cas on aurait le passage d’un monde « global » ou « globalisée » vers un monde multipolaire mais « connecté ».

Pour autant les flux, de marchandises, les flux financiers, les flux d’information, ne vont pas s’arrêter mais ils ne seront plus hégémonisé par les pays du « Nord »

Les répercussions au sein des pays

Les changements dans l’ordre mondial auxquels on a assisté depuis la fin de 2019 ont signifié la fin du contrat social implicite qui dominait dans les pays développés.

La forte hausse des prix qui a commencé à la mi-juin 2021 entraine une crise d’un modèle social fondé sur une financiarisation accélérée avec le maintien d’une stabilité des prix permise par des flux d’importations à bas coûts.
Elle entraine une prise de conscience, plus ou moins rapide et plus ou moins importante selon les pays considérés, que la poursuite du modèle de croissance lié à la désindustrialisation n’était plus possible
Par ailleurs, la prise de conscience des limites écologiques de l’ancien modèle de croissance, limites qui sont trop souvent réduites à la question du dérèglement climatique mais qui incluent en réalité la question des déchets et de la pollution des sols et de l’eau, s’est aussi affirmée au travers du choc social induit par la pandémie de la COVID-19.
Ces changements cependant ne se limitent pas aux économies développées. Le « nouvel ordre mondial » implique un changement des modèles de développement pour les pays du « Sud Collectif » :

Pour la Russie, c’est la stratégie de développement adoptée depuis les années 2000 et fondée sur les liens de dépendance réciproque avec les économies européenne (énergies/produits manufacturés) qui est remis en cause. Le modèle de la vente d’une énergie à bon marché contre des investissements industriels et des importations de biens manufacturés et de technologie, a été invalidée
La Russie n’est d’ailleurs pas la seule dans ce cas. L’Inde et la Chine pourraient bien, d’ici quelques mois à quelques années, être confrontées à des remises en cause similaires.

Quelle ouverture de l’INDE, face aux pressions croissantes des États-Unis. Un modèle « néo-nationaliste », renouant avec la politique des années 1950-1970, pourrait-il voir le jour?
Quelle dynamique pour la CHINE alors que le conflit commercial avec les États-Unis s’envenime de jour en jour?
Peut-on considérer qu’un modèle de « souverainisme économique » est en train de gagner du terrain? Quel sera le développement de « modèles » d’industrialisation spécifiques en TURQUIE, en INDONÉSIE mais aussi pour des pays comme l’Algérie, l’Égypte, le Nigéria, les pays d’Afrique de l’Ouest ?.
Globalement, le degré d’ouverture des BRICS a tendu à se réduire en dix ans depuis la crise de 2008-2010. Les pays des BRICS, ont cherché à réduire leur dépendance au commerce international et ce processus devrait naturellement s’accélérer dans les circonstances actuelles marquées par une politisation de plus en plus grande des échanges internationaux. Ceci traduit la nécessité pour ces pays de construire et développer leur marché intérieur. Mais ce mouvement traduit aussi la prise de conscience que les échanges économiques peuvent être instrumentalisés par la « puissance dominante » et donc qu’ils peuvent, au-delà d’une certaine limite se révéler sources de vulnérabilités. Ces changements vont-ils se traduire par l mise en place d’un nouveau « pacte social pour la production »

Est-on en train de revenir à un « bon sens » protectionniste après les excès du « libre-échange »?

Conclusion

Depuis le début de 2022, nous assistons à une accélération des transformations qui étaient déjà à l’œuvre depuis au moins une dizaine d’années dans l’économie mondiale. Ces transformations signent l’arrêt de mort de l’ordre mondial issu du début des années 1990
Cet arrêt de mort qui prend la forme de la montée des organisations non-occidentales (BRICS, OCS) dans la vie internationale, de la remise en cause brutale du libre-échange généralisé et du système monétaire international. Ce changement dans l’ordre mondial prend la forme d’un dé-occidentalisation du monde et entend, à tort ou à raison, plonger ses racines dans le mouvement de décolonisation des années 1950-1960
Mais, ces transformations affectent aussi le pacte social, qu’il soit implicite ou explicite, qui fonctionnait dans la plupart des pays développés ou en développement. Il confronte les pays développés à l’impossibilité de poursuivre dans la voie qui était la leur depuis le début des années 1990.
Ce changement impose aux pays émergents ou en développements de se dégager de la financiarisation des activités et de ne pas tenter à imiter la trajectoire passée des pays développés. Dans les deux cas, il est établi que l’État sera amené à jouer un rôle plus important – directement et indirectement – dans l’activité économique et la structuration de la société.
ANNEXE

Le séminaire s’est tenu selon les règles dites de Chatham House. Les propos des participants ne sont volontairement pas référencés.

Liste des participants

Boris Nikolaevich Porfiryev – Responsable scientifique de l’IPE-ASR, Académicien à l’Académie des Sciences de Russie

Alexander A. Shirov – Directeur de l’Institut de prévision économique de l’Académie russe des sciences (IPE-ASR), membre correspondant de l’Académie des sciences de Russie

Dmitry Kuvalin – Directeur adjoint de l’IPE-ASR, docteur en économie, chef de laboratoire

Oleg Dzhondovich Govtvan – Chercheur en chef, l’IPE-ASR, docteur en économie

Igor Eduardovich Frolov – Directeur adjoint de l’IPE-ASR, docteur en économie

Yury Alekseevich Shcherbanin – Chef de laboratoire, Institut d’économie, Académie russe des sciences, docteur en économie, professeur

Valery Semikashev – Chef de laboratoire, Institut d’économie, Académie russe des sciences, candidat en sciences économiques

Elena Valerievna Ordynskaya – Chef de laboratoire, Institut d’économie, Académie russe des sciences, candidate en sciences économiques

Alexander Olegovich Baranov – Directeur adjoint de l’Institut d’économie et de commerce de la branche sibérienne de l’Académie russe des sciences (Novosibirsk), docteur en économie

Mariam Voskanyan – Chef du Département d’économie et de finance de l’Institut d’économie et de commerce de l’Université russo-arménienne, docteur en économie, professeur

Ashot Tavadyan – Chef de département à l’Université russo-arménienne, docteur en économie, professeur

Irina Petrosyan – Chef de département à l’Université russo-arménienne, candidate en sciences économiques

Alexander Vladislavovich Gotovsky – Directeur adjoint de l’Institut d’économie de l’Académie nationale des sciences de la République du Bélarus, candidat en sciences économiques

Jacques Sapir – Directeur du Centre d’études des modes d’industrialisation (CEMI-EGE), Directeur d’études de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), enseignant à l’École de Guerre Économique, membre étranger de l’Académie des Sciences de Russie.

Hélène Clément-Pitiot – Chercheuse CEMI-EGE, Maître de conférences à l’Université de Cergy-Pontoise et CEMI

Jean-Michel Salmon – Maître de Conférences à l’Université de la Martinique (Université de la Martinique), chercheur au CEMI-EGE

Renaud Bouchard – Chercheur au CEMI-EGE

Maxime Izoulet – Chercheur CEMI-EGE, Éducation nationale.

David Cayla – Maître de Conférences à l’Université d’Angers (Université d’Angers)

[1] Triffin, R., Gold and the Dollar Crisis. The Future of Convertibility, New Haven, Connecticut, Yale University Press et London: Oxford University Press, 1960.

[2] https://www.imf.org/en/Publications/fandd/issues/2023/06/growing-threats-to-global-trade-goldberg-reed

[3] Aglietta M., La fin des devises clefs, Paris, La Découverte, coll. Agalma, 1986.

[4] Aglietta M., (dir), L’Ecu et la vieille dame, Paris, Economica, 1986.